Une offensive idéologique contre la culture
Quand on est un militant ou un élu engagé pour le partage et la transmission de la culture, humaniste et progressiste, le sentiment d’être assiégé par les loups dans une maison en paille face aux vents mauvais se fait chaque jour plus pressant, et la menace d’un déclassement politique irréversible de la culture plus précise.
Si l’on regarde sur notre droite, le « macronisme culturel » se caractérise par une analyse qui cumule les banalités consensuelles et se traduit par des propositions événementielles d’une affligeante inanité.
Durant le premier quinquennat, le macronisme culturel s’est traduit, hors période Covid, par une baisse organisée des dépenses sous couvert de modernisation de l’action publique. Depuis le second quinquennat, le macronisme culturel et sa majorité valident de faire tomber « le monopole intouchable du subventionnement devenu un tabou français ».
C’est ainsi que tous les domaines culturels – créations, spectacles, musées, archives, patrimoine, audiovisuel public – ont été successivement passés au crible d’une analyse purement idéologique et libérale, dans une optique de mutualisation, de rationalisation, de reconfiguration, de synergies supposées et de recherche de modèles de gouvernance prétendus plus efficients. Or, il ne faut pas se leurrer : cet imposant vocabulaire vise à substituer un modèle économiciste qui cherche à enfermer la culture et les artistes dans une forme de productivisme idéalisé et de rentabilité sans critères objectifs.
Cette rhétorique sournoise a des visées précises : transférer, sans contreparties financières, plusieurs missions et charges historiques du ministère de la Culture aux collectivités territoriales ou à des opérateurs, organiser l’intervention de la sous-traitance privée et développer d’abord les interventions publiques sur les industries culturelles et sur la recherche de compétitivité économique.
Le bilan assumé des deux quinquennats se résumera ainsi pour le grand public : « Le Pass Culture consumériste pour les jeunes ; Stéphane Bern pour les vieux ». Aux antipodes des ambitions d’épanouissement, d’émancipation et de cohésion que nous défendons : la culture réellement pour tous, avec tous et partout.
Populismes et hégémonies culturelles : un danger démocratique
Si l’on regarde vers l’extrême droite, on voit s’affirmer un projet d’hégémonie culturelle autoritaire et conservatrice, renonçant à faire société, avec une vision réécrite, fantasmée, passéiste et mortifère pour la création, un rejet de l’innovation et de la science et une défiance absolue envers les artistes, dont la liberté de penser et de créer échappe à l’obsession de normalisation et de contrôle de leurs représentants. À cet égard, le « trumpisme culturel » – si l’on peut tenter cet oxymore – fait des émules en France parmi les élus stratèges du chaos. Nous voyons en particulier, quotidiennement, qu’un dirigeant politique résolu – à la tête de la première puissance mondiale – peut, en quelques mois, mettre à genoux un monde culturel dont nous pensions qu’il saurait se défendre.
Si nous n’entrons pas en résistance face à la montée des populismes qui imprègne nos sociétés et fragilise nos démocraties, l’internationale réactionnaire qui se développe sous nos yeux aux États-Unis, ou plus discrètement en Hongrie ou en Italie, pourrait devenir notre futur proche.
Reprendre l’offensive : un projet politique pour la culture
À rebours de ces « démolisseurs », notre stratégie d’action pour la culture doit être dorénavant repolitisée.
Elle doit être conçue de manière systématique, avec l’objectif de rendre le monde plus habitable, de donner toutes leurs places aux imaginaires et aux modes d’intervention démocratiques et participatifs. Par nos futures politiques culturelles, nous devrons donner ou redonner espoir à nos territoires – qu’ils soient urbains ou ruraux – et aux habitants qui les font vivre.
La culture, lorsqu’elle est conçue comme un tissu de productions et de relations qui nous lient aux autres et au monde, fait surgir de manière sensible du sens et du commun. En retissant les fils du social et de l’espace, nous pourrons renouer avec les dynamiques culturelles vertueuses de nos territoires, associant les concitoyens, les artistes et les auteurs qui y vivent. Nous redonnerons force et sens à l’action publique en nous inspirant de leurs désirs d’agir.
Nous, élus de gauche et humanistes, déclarons que nous entrons en résistance contre les modèles ou pseudo-modèles d’économie culturelle qui ne sont que des artefacts provoquant l’appauvrissement intellectuel et la stérilisation de la diversité.
Nous reprenons désormais, sans peur et sans tremblement, la bataille que nous n’avons pas toujours menée avec assez de détermination, de force et de vigueur, parce que nous pensions que la culture à partager faisait consensus. Nous constatons que nous avons été trop souvent dans l’illusion que nous étions protégés par « l’exception culturelle à la française ». Ce modèle est aujourd’hui menacé, mais nous avons de nombreux atouts à faire valoir pour le faire vivre, évoluer et prospérer.
Nous demandons que nos associations représentatives d’élus soient associées, à l’avenir, à la définition et à l’évaluation des politiques culturelles nationales.
Premier atout : nous sommes les seuls à être à la fois du côté des habitants et des artistes et créateurs, au plus près des territoires, au plus près des projets. En ce sens, notre responsabilité politique est de permettre, favoriser et fluidifier le dialogue, en mêlant création et projet de territoire dans des démarches de co-conception de l’espace public et de ses usages. Nous pouvons ainsi faire vivre une démocratie hospitalière et contributive.
Deuxième atout : nous sommes les seuls acteurs politiques en capacité d’être des « urbanistes / aménageurs culturels », capables de mettre en synergie les acteurs culturels, les acteurs de l’économie sociale et solidaire, les acteurs de la transition environnementale, les associations, les habitants, non seulement pour reconstruire des solidarités ou réparer les dégâts qui affectent nos cadres de vie, mais pour rendre possible que la vie quotidienne y soit meilleure et que des désirs collectifs donnent envie d’y contribuer.
Troisième atout : comme notre volonté de servir nos concitoyens est totale, résolue et sans limite autre que notre capacité à concevoir de nouveaux modèles, nous sommes des responsables politiques à l’écoute de toutes les expérimentations réussies menées par nos territoires, et nous pouvons à tout moment importer les modèles nés de leurs innovations culturelles et sociales, en les adaptant à nos propres réalités territoriales et à la diversité des acteurs qui les composent.
La création, c’est la culture du risque : la culture a toujours été « en crise » ; elle devient un sport de combat.
Notre modèle de partage et de transmission de la culture peut évoluer, et notre projet doit apporter des solutions à la fois institutionnelles et concrètes. Retenons-en trois.
- La décentralisation culturelle a été le banc d’essai de la décentralisation tout court ; les compétences partagées ne doivent pas devenir des compétences optionnelles ; la compétence culture facultative ne doit pas devenir une variable d’ajustement budgétaire. Sous peine de rupture d’égalité républicaine dans l’accès à la culture, la culture doit rapidement devenir une compétence obligatoire des collectivités territoriales, avec la généralisation de conventions pluriannuelles.
- Alors que l’accès à la culture demeure soumis aux déterminismes sociaux et que la moitié des communes ne perçoit aucune aide publique pour la culture, les outils de la démocratie culturelle – lieux de proximité, EAC et pratiques artistiques dès la petite enfance, droits culturels… – doivent d’abord bénéficier aux territoires ruraux et périurbains, car la culture partagée est le pilier de la démocratie et doit demeurer le ciment de la République.
- Il est indispensable de redonner à nos collectivités territoriales les leviers fiscaux nécessaires pour élargir le périmètre du service public culturel territorial.
En s’appuyant sur les forces humaines de chacun de nos territoires, nous pouvons concevoir et mettre en œuvre des modèles agiles, adaptables, réactifs, multiformes et puissants. Ils créent du commun et constituent nos meilleures armes contre l’uniformisation et la normalisation.