Le poids financier de la Tech est impressionnant. Rappelons que, fin 2025, la capitalisation boursière cumulée de ces entreprises dépasse les 8 000 milliards de dollars. Seuls les PIB des États-Unis et de la Chine dépassent cette richesse potentielle. Ce rayonnement économique a permis aux patrons des GAFAM d’être reçus en grande pompe par les plus grands dirigeants politiques, en quête de nouvelles idoles, d’investissements et d’emplois. Ainsi, Mark Zuckerberg, en 2018, et Elon Musk, en 2023, ont eu droit aux ors de Versailles. N’oublions pas que chacun d’entre nous, utilisateurs des réseaux sociaux, participons à l’enrichissement de ces géants du numérique. Toutes les données que nous y laissons sont vendues à des entreprises à des fins publicitaires et peuvent être partagées avec des services de renseignements, en dehors de tout encadrement juridique. Éric Benzeki parle avec raison de « viol cognitif ».
La montée en puissance de la Tech a aussi modifié la manière de faire de la politique. Dans Les Ingénieurs du chaos, Giuliano da Empoli analyse l’ascension des spin doctors auprès de leaders populistes comme Beppe Grillo, Viktor Orbán ou Donald Trump dans les années 2000-2010. L’auteur met en évidence que ces hommes politiques, longtemps outsiders, ont compris l’avantage qu’ils pourraient tirer des réseaux sociaux. Des messages simples, voire simplistes, sur des sujets brûlants comme l’immigration, la place de l’islam ou la corruption des élites, épousant les ressentis de la population, rapportent plus de bénéfices politiques que des discours rationnels. Le caractère performatif des déclarations des hérauts du populisme fait passer les démocrates pour des hommes ternes et ennuyeux.
La situation actuelle est bien pire. Les géants du Net ont pénétré le cœur du pouvoir afin d’imposer leurs normes managériales. Pendant quatre mois, en 2025, Elon Musk a pris la tête du « département de l’efficacité gouvernementale ». Il a procédé à des coupes sombres dans les budgets des agences et projets fédéraux (NASA, USAID…) et a licencié des milliers de fonctionnaires, affaiblissant un peu plus l’État. En retour, les leaders populistes trouvent, par l’utilisation du cyberespace, une audience que les régimes totalitaires n’ont jamais pu atteindre au XXe siècle. De plus, les GAFAM, par une politique de modération à géométrie variable, décident des contenus qui auront, selon eux, la faveur des utilisateurs. Les contenus chocs des leaders populistes se trouvent ainsi parmi les premières références consultées. Enfin, la sélection des informations délivrées par les intelligences artificielles, présentant sous un jour favorable « l’internationale populiste », contribue à influencer l’opinion publique internationale.
Que faire pour sortir les démocraties de l’ornière du numérique ? La solution se situe à plusieurs niveaux. Chaque individu doit conscientiser l’emprise de l’algorithme sur son existence et se tourner vers les autres afin de recréer un « nous » fortifiant face aux GAFAM. Les démocraties doivent se battre afin d’offrir aux citoyens les outils leur permettant de retrouver leur liberté de pensée : une presse, une université et une justice indépendantes des forces de l’argent et du pouvoir. Enfin, les dirigeants politiques doivent parvenir à imposer, au niveau européen, des normes de fonctionnement permettant de pacifier le cyberespace (fin de l’anonymat, intensification du travail de modération, contrôle plus strict de l’âge minimum légal d’utilisation des réseaux sociaux…). Ils doivent également taxer davantage les géants du numérique. Les États pourront ainsi retrouver davantage de pouvoir, ainsi que des marges de manœuvre budgétaires. Le chemin est ardu, mais seule la victoire est envisageable.
La souveraineté populaire doit triompher de l’algorithme !