Mercredi 27 novembre 2025, trois députés du Rassemblement national se sont rendus sur le campus de Villetaneuse de l’Université Sorbonne Paris Nord sans avoir demandé d’autorisation ni même informé la direction de l’établissement. Leur objectif : faire de l’image, créer de la polémique et surtout cibler l’Université pour dérouler une propagande réactionnaire, identitaire et xénophobe. Ce qui pourrait être lu comme une énième provocation médiatique s’inscrit en réalité dans un projet de démolition de l’institution universitaire qui passe par la remise en cause des principes mêmes qui la fondent. Le 17 décembre 2025, les mêmes parlementaires ont annoncé déposer un projet de loi pour interdire le port de signes religieux et politiques ostensibles dans le cadre des activités universitaires.
Partout dans le monde, les mouvements réactionnaires se sont armés – politiquement, économiquement, médiatiquement. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement une menace qui plane sur nos sociétés ; l’offensive est là, bien structurée et concrète. Ils se présentent comme les opposants du « système », mais ils en sont en réalité les gardiens les plus conservateurs, les plus rétrogrades. Pour remettre en cause les grandes conquêtes sociales et sociétales, pour ériger le repli identitaire en projet de société, ils nourrissent les préjugés et exploitent les peurs ; ils s’appuient sur une malléabilité de l’opinion et rejettent la science dans ce qu’elle porte de force émancipatrice. En tous points, ces mouvements sont un contre-humanisme.
Dans leur viseur, l’Université est donc une cible prioritaire, car elle est en quelque sorte leur antithèse. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, quelques semaines seulement après sa réélection, Trump a mené une attaque sans précédent contre les universités américaines : censure, menaces, coupes budgétaires massives, etc. Dès 2021, J. D. Vance annonçait la couleur avec une formule qui laisse peu de place à l’ambiguïté : « The universities are the enemy ».
Après les États-Unis, l’entreprise de pilonnage a commencé en France : certaines chaînes de désinformation en continu se repaissent de caricatures et de procès politiques à l’endroit des universités : islamo-gauchisme, wokisme, antisémitisme… Tout y passe pour servir le narratif de l’extrême droite, pour préparer les esprits et accompagner le virage réactionnaire.
Et du côté de la droite que l’on croyait encore républicaine, certains discours sur l’université peinent de plus en plus à dissimuler leurs tentations crypto-réactionnaires et xénophobes. En témoigne la récente tribune d’une sénatrice retailliste, qui reprend à son compte la thèse d’une « poussée du wokisme » où « l’idéologie prend ainsi le pas sur la science » et qui, par ailleurs, considère que les difficultés des universités sont de la responsabilité… des étudiants étrangers.
Ces attaques interviennent dans un contexte où l’Université est déjà fortement fragilisée par l’asphyxie financière que lui imposent les arbitrages gouvernementaux des dernières années. Il y aurait, à ce sujet aussi, beaucoup à dire quant à la complicité que les politiques libérales de sape systématique des services publics entretiennent – de façon plus ou moins consciente ou assumée – avec le dessein réactionnaire.
Or, parce qu’elle porte en elle un idéal humaniste et universaliste, d’émancipation et d’ouverture, l’Université doit être protégée, soutenue et portée avec ambition dans le débat public. Pas pour l’instrumentaliser à des fins de propagande politique, non. Mais au contraire pour qu’elle reste un espace de libre pensée qui bouscule les évidences, remet en question et dérange le pouvoir établi, quel qu’il soit. Pour qu’elle continue de donner à chacune et à chacun le pouvoir de s’émanciper, de penser par soi-même, de se situer dans la complexité du monde, de produire de l’idée et de forger une position dans le respect de celle de l’Autre.
Car ne nous méprenons pas : à travers l’Université, c’est une certaine idée de la démocratie qui est à défendre, une démocratie qui est l’œuvre de citoyennes et de citoyens éclairés, capables de raisonnement et de pensée critique, ouverts au doute et à la remise en question, soucieux de s’affranchir des dogmes et de bâtir leur libre arbitre pour contribuer, en conscience, à la destinée commune.
Et Mitterrand de nous inspirer dans son allocution de 1995 à l’université Paris VIII : « J’entends quelquefois dire que les besoins des universités pèseraient trop lourd sur le budget de la Nation, et qu’il faudra peut-être se résoudre à freiner la demande sociale d’éducation. […] C’est le contraire de ce qu’il faut faire ! Si l’éducation a un prix, les responsables politiques doivent être convaincus que l’humanité ne progressera que parce que les savoirs seront de plus en plus nombreux, de plus en plus divers, de plus en plus accessibles à chacun. »