Tribune par BORIS VALLAUD

Pas d’états d’âme, que des états de service

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Dans ce texte inédit pour le Nouveau Populaire, Boris Vallaud annonce qu’il ne sera pas candidat à la désignation militante du pôle socialiste. Il apporte son soutien à Raphaël Glucksmann. Dans cette lettre aux militants, il défend le rassemblement de la gauche sociale, écologique et démocratique autour d’un projet commun, d’un contrat de législature et d’une majorité capable de gouverner.

Pas d’états d’âme, que des états de service

Je vous écris depuis les Landes, alors que s’étire un été qui n’aura ressemblé à aucun de ceux que nous avons connus et qui menace pourtant de ressembler à tous les suivants désormais.

Les images de la forêt en flammes sont terribles, mais elles ne disent pas tout : les habitants évacués, les familles inquiètes, les biens détruits, les entreprises à l’arrêt, les exploitations touchées, les animaux déplacés, les communes bouleversées, les pompiers blessés ou pire encore, et la peur de tous ceux qui ont vu le feu menacer en quelques heures ce qu’ils avaient mis une vie à construire.

Dans le drame, pourtant, le meilleur de nous-mêmes s’est aussi exprimé.

Dans le courage de nos sapeurs-pompiers, qui ont travaillé sans relâche pour maîtriser l’incendie. Dans l’engagement de nos gendarmes, qui ont assuré la sécurité et organisé les évacuations. Dans la générosité des habitants, qui ont hébergé des familles contraintes de quitter leur logement. Dans le travail des forestiers, qui connaissent chaque parcelle et ont guidé les secours dans les massifs. Dans la connaissance du terrain des chasseurs, mise au service des secours. Dans le geste des agriculteurs, qui ont prêté leur matériel, partagé leur eau et donné de leur temps. Dans celui des commerçants, qui ont fourni des repas à celles et ceux qui en avaient besoin. Dans l’engagement exemplaire de nos maires, en première ligne dès les premières heures. Et dans celui de toutes celles et ceux qui, à leur échelle, ont apporté une aide concrète : un hébergement, un repas, un service rendu. L’entraide ne demande pas qu’on se connaisse pour se tendre la main.

Dans les Landes comme partout en France, ces incendies ont montré une chose simple : quand il le fallait, chacun a fait ce qu’il pouvait, souvent sans qu’on le lui demande, même modestement.

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Dans cet été mordant, j’ai consolidé une conviction : dans l’adversité ou dans l’épreuve, comme pour surmonter les défis de l’époque, seul le collectif compte. Il faut savoir s’oublier soi-même pour être utile à tous, faire équipe, donner ce que l’on est, solidairement, sans rien attendre en retour.

C’est cette conviction que le responsable politique et militant socialiste que je suis s’applique à traduire en actes, à la veille d’échéances électorales existentielles pour notre pays.

La gauche, dans sa longue histoire, a toujours préféré le chemin du collectif à l’autorité d’un chef incontestable qu’elle ne s’est jamais donnée. C’est pour cela qu’avec d’autres, j’ai proposé, il y a plusieurs mois déjà, que la gauche sociale, écologique et démocratique travaille à un programme commun et à un contrat de législature. Cela a toujours été, pour moi, le préalable et la condition d’une candidature commune à l’élection présidentielle. Je continuerai d’y travailler d’arrache-pied au cours des prochaines semaines, car je continue de l’espérer et de la croire possible.

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La désignation militante d’un·e candidat·e de l’espace socialiste a toujours été une étape de cette indispensable union de la gauche. La voici enfin venue ! La plus large et la plus démocratique des désignations militantes de tout le paysage politique, n’en déplaise aux tétanisés du « qu’en-dira-t-on » et aux adeptes de la flagellation.

Aucune candidature à cette désignation n’est illégitime ; elles ont toutes leurs raisons, bonnes ou mauvaises. Sont-elles pour autant guidées par la seule question qui vaille, sans amour-propre : où est l’intérêt du pays ? Où est l’intérêt des Françaises et des Français ? À quoi puis-je être utile ? À quelle place ?

La question m’a accompagné tout l’été. Je le dis sans fard, ce fut difficile. J’ai beaucoup pensé aux camarades qui, sans faille, m’ont soutenu jusqu’à ce jour. Et à tous ceux pour lesquels je me bats. J’ai fini par y apporter une réponse de responsabilité : je ne serai pas candidat à la désignation militante. Je ne suis pas le mieux placé pour l’emporter et être utile, de cette manière, aux combats qui sont les nôtres ; je ne ferai qu’ajouter de la division à la confusion.

Or, à qui profitera cette confusion ? Le moment politique n’a rien d’anodin. Il est gros de menaces redoutables. Menaces de voir, dans quelques mois à peine, la haine se parer des habits de l’ordre, la xénophobie se travestir en bon sens, le repli se donner le nom de fierté, le mensonge être érigé en vérité. Je parle de l’extrême droite. Je parle de la perspective que tout ce que la République a construit de grand depuis deux siècles soit abattu par ses ennemis mortels.

Dans la confusion ambiante et l’obsession de soi, on finirait par l’oublier : rien n’est jamais acquis. La République se défend chaque jour, dans chaque geste, dans chaque parole refusée au mensonge. Ceux qui n’ont plus peur de rien sont ceux qui ont cessé de veiller. Cette vigilance n’est en rien une faiblesse, mais un appel aux choix pesés, dictés par la seule nécessité de faire mentir les histoires tragiques écrites d’avance ou les choix de second tour qui n’en sont pas, pour éviter le pire. Pour ma part, je crois la victoire possible.

Je fais ce choix comme on fait son devoir, sans renoncer à rien de ce que je suis et sans rien retrancher de ce en quoi je crois. Au cœur de l’incendie démocratique, social, écologique, je veux plus que tout être au bon endroit, là où je serai le plus utile à nos combats, jusqu’à la victoire. En socialiste. En militant. Comme vous.

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Je crois pouvoir dire que je connais chacun·e des candidat·es désormais à cette désignation militante, comme celles et ceux qui pourraient l’être. Je sais la profondeur de leurs convictions et la sincérité de leur engagement. Je connais leurs qualités, souvent grandes, et leurs faiblesses aussi. Leur histoire, parfois.

Je fais le choix de soutenir la candidature qui me paraît la plus sérieuse en ne me posant qu’une question : qui est le mieux placé et le mieux préparé pour mener ce combat présidentiel ? À cette question, je réponds par le nom de Raphaël Glucksmann.

Nous sommes différents, nous n’avons ni le même caractère, ni la même histoire, ni la même sensibilité sur bien des sujets. Sommes-nous d’accord sur tout ? Probablement pas ; nous ne sommes pas aujourd’hui dans le même parti. Sommes-nous d’accord sur l’essentiel ? Je le crois ; nous avons déjà mené deux campagnes ensemble. Je connais ses qualités, la sincérité de son engagement, son intelligence, sa détermination. Un homme honnête, lucide sur lui-même quand tant d’autres sont aveuglés par eux-mêmes et par leurs certitudes.

Je partage ses combats menés au Parlement européen, au sein et au nom de la délégation socialiste, pour les droits humains et la démocratie, contre la mondialisation sauvage et les nouveaux tyrans, pour la planification écologique et industrielle, pour la taxation des ultra-riches.

À moi de lui apporter ce que j’ai défendu depuis neuf ans comme député des Landes et ce que je suis devenu dans l’écoute de ces hommes et de ces femmes aux vies trop souvent invivables.

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Car cette décision n’est pas un solde de tout compte.

J’entre dans cette campagne avec les paysans de Chalosse, les aides-soignantes des Ehpad, les professeurs des écoles rurales, les ouvrières de l’agroalimentaire, les salariés de l’industrie, les mamans solos ; j’y viens avec cette France des sous-préfectures, des petites villes et des campagnes désespérées par un pouvoir lointain qui ne les connaît pas. Ceux-là doivent retrouver leur place au cœur de notre discours et de nos politiques ; il faut parler aux classes populaires, non pas pour ne parler qu’à elles, mais comme condition pour parler à tous.

J’entre dans cette campagne avec quelques exigences simples. Que le travail retrouve sa juste place et sa juste rémunération, contre l’ubérisation et la précarité. Que nos services publics redeviennent le socle de notre égalité républicaine. Que chacune et chacun puisse se loger dignement, dans un pays où le logement est devenu un privilège. Que l’école publique, laïque et gratuite retrouve les moyens de son ambition et de sa mixité. Que la justice fiscale ne soit plus un slogan, mais une pratique. Que nous réindustrialisions notre pays et retrouvions notre souveraineté, industrielle comme alimentaire. Que nous engagions, sans attendre, la bifurcation écologique et l’adaptation au changement climatique, sans qu’elles pèsent sur les plus modestes. Que l’égalité des femmes et des hommes ne se contente pas d’être un slogan, mais une exigence pratique. Et que, derrière tout cela, batte une seule exigence : la justice sociale, sans laquelle aucune promesse républicaine ne tient.

J’y entre avec mes combats, dont la démarchandisation est le mot d’ordre, convaincu que la gauche a besoin d’une idée forte qui emporte l’adhésion populaire par la simplicité de son évidence et son ancrage dans le quotidien des gens. Convaincu surtout que la loi du marché est toujours la loi du plus fort.

J’y viens avec ma gauche populaire, républicaine, rurale et ouvrière ; radicale dans ses principes, réformiste dans sa méthode, sociale dans ses objectifs. Je viens avec l’idée que je me fais de la politique, de l’intérêt général, de la France.

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Surtout, j’y viens avec une certitude : la politique ne meurt pas de mouvement, mais d’immobilité. Nous sommes, depuis des années, demeurés immobiles. Il est temps de bouger.

Immobiles dans nos pratiques. Ces dernières années nous l’ont montré : la Ve République est morte, et se meurt avec elle la confiance dans la politique, dans ses représentants, dans ses institutions, le goût du débat et la possibilité du compromis républicain. Nous sommes au bout de quelque chose, au bout d’un présidentialisme étouffant, et il nous faut réinventer l’exercice du pouvoir pour refonder une démocratie parlementaire vivante qu’appellent les défis et les grandes transitions de l’époque. Un régime parlementaire fondé sur un scrutin proportionnel et un rééquilibrage des pouvoirs : un président qui préside, un gouvernement qui gouverne, un peuple qui participe.

Quel que soit le candidat choisi dans notre processus de désignation, il ne pourra gagner, puis gouverner, seul. À côté de l’élection présidentielle, il nous faut penser et préparer, dès à présent, les élections législatives et ne pas les concevoir paresseusement comme le troisième tour de l’élection présidentielle, mais comme un moment politique pensé en lui-même et pour lui-même. Je veux m’y employer, avec d’autres, sans attendre.

Immobiles dans nos partis. Nous avons manqué jusqu’à présent à tous les rendez-vous de la nécessaire refondation d’un espace politique enfermé dans des logiques de boutiques mortifères. Le rassemblement de la gauche est incompatible avec cette mentalité de garde-frontière. Il est temps de dessiner un nouvel espace politique de la gauche démocratique, sociale et écologique dans lequel chacun viendra avec ce qu’il est, ce qu’il croit, ce qu’il défend. Avec sa culture militante et sa sensibilité politique.

Non pas une alliance de circonstance conclue à la veille d’un scrutin, mais un espace où se rassembler, ouvert sur la société civile, pour faire émerger des idées, un programme, un contrat de gouvernement ou de législature, un accord législatif. Une force politique organisée d’où émergeront une équipe, des visages, qui inventera une nouvelle façon de faire de la politique et d’exercer le pouvoir. Ces derniers jours, Cécile Duflot et Yannick Jadot ont lancé des initiatives ; elles participent de notre refondation. Je me réjouis également du choix de la Gauche républicaine et socialiste et d’Emmanuel Maurel de participer à notre vote du mois d’octobre.

Bousculons le jeu comme nous y invite le moment grave et tragique qui nous fait face, comme l’espèrent et le croient possible nos militant·es et nos sympathisant·es, comme y sont prêts de nombreux responsables politiques. J’y suis prêt et je veux prendre toute ma part à la construction, dès maintenant, de la maison commune dont la gauche a besoin.

Mon choix de soutenir Raphaël Glucksmann s’inscrit dans cette démarche. Il est le choix de la victoire, à la condition que cette victoire soit préparée par un projet commun, un contrat de législature, une équipe et une majorité capables de gouverner durablement. Comme militant, comme socialiste, comme responsable d’un courant qui aspire à unir les idées et les êtres, je veux m’y engager sans réserve.

Il n’est pas trop tard. Tout est encore possible. Il existe une France qui n’a pas consenti à mourir. À cette France-là, il faut offrir davantage qu’une colère ou qu’un refuge : une force, un chemin, une victoire. Vous pourrez compter sur moi et je sais pouvoir compter sur vous pour cela. Car nous partageons cette même exigence que nous a léguée Henri Emmanuelli et qu’il aimait résumer d’une formule simple et efficace : aux militants, on ne demande pas des états d’âme, mais des états de service.

Alors, au travail !