Ukraine : de la « coalition des volontaires » à celle des sous-traitants

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AUTEUR : LA RéDACTION

Le sommet de Paris de la « coalition des volontaires » est présenté par l’Élysée comme le signe d’un retour de l’Europe au centre du dossier ukrainien. Il consacre pourtant une triste impuissance : quelles que soient les initiatives européennes, les paramètres décisifs d’un cessez-le-feu seront négociés à Washington, sans association réelle des Européens. Pire encore : au nom de la souveraineté européenne, la coalition risque d’entériner une division du travail qui relègue l’Europe à l’exécution et à une forme de sous-traitance sécuritaire pendant que l’arbitrage diplomatique et stratégique lui échappe complètement.

Ukraine : de la « coalition des volontaires » à celle des sous-traitants

Mardi 6 janvier 2026, trente-cinq chefs d’État et de gouvernement se retrouvaient à l’Élysée pour échanger sur l’avenir de l’Ukraine. Décor solennel, photo impressionnante, envolées abondantes. Lors de ses vœux, le 31 décembre dernier, Emmanuel Macron avait donné le ton en promettant des « engagements concrets » et une « convergence retrouvée » entre l’Europe, l’Ukraine et les États-Unis.

De fait, pour la première fois depuis le lancement de la coalition, des émissaires américains ont fait le déplacement avec la venue des sulfureux conseillers de Donald Trump : Steve Witkoff et Jared Kushner. Un timing opportun, au lendemain de l’ingérence américaine au Venezuela, pour redorer l’image de Trump et le faire passer, chez nous, pour un garant de souveraineté.

Pour Emmanuel Macron, ce sommet devait consacrer le retour de l’Europe au centre du jeu ukrainien. Cependant, il a surtout révélé l’impuissance politique des Européens : la sécurité de l’Ukraine, même sous bannière européenne, reste arbitrée depuis Washington. Car la coalition des volontaires ne négocie ni la paix ni ses termes politiques. Elle en organise l’atterrissage technique, dans un cadre défini ailleurs — entre les États-Unis et la Russie — et sous une supervision américaine à tous les étages.

Une initiative européenne rattrapée par le déséquilibre transatlantique

Lancée par Emmanuel Macron en février 2025 pour éviter la dispersion des soutiens militaires occidentaux, la coalition se voulait un outil structurant de « l’après-guerre » et du soutien occidental de long terme de l’Ukraine.

Depuis, les États-Unis ont complètement rebattus les cartes du théâtre ukrainien. Fin décembre 2025, Donald Trump a convoqué Volodymyr Zelensky à Mar-a-Lago pour lui exposer le plan en 20 points de son administration. À l’issue de l’entretien, le président ukrainien a affirmé que le plan de paix américain était validé « à 90 % », et que les garanties de sécurité américaines étaient « acceptées à 100 % ». Cette rencontre aurait fixé « the broad outlines of a U.S.-backed ceasefire framework », reléguant les Européens à un rôle d’exécutants techniques. 

La coalition des volontaires s’inscrit donc, à ce stade, dans le cadre du le plan de jeu américain : aux États-Unis la négociation politique, à l’Europe la gestion opérationnelle. 

Mardi dernier donc, cinq chantiers structurants étaient sur la table. 

Cessez-le-feu : l’arbitrage américain et la mise en œuvre européenne

Premier chantier : le cessez-le-feu. La coalition ne discute pas des concessions territoriales, du gel des fronts ou du statut des zones occupées. Elle travaille sur les modalités de contrôle. Au cœur du dispositif : un mécanisme de surveillance « U.S.-led », reposant sur des satellites et des drones, destiné à éviter de reproduire les lacunes des accords de Minsk. Le gros problème politique de ce chantier est que si les Européens s’engagent à gérer le cessez-le-feu, ils n’en seront pas les arbitres. Dans la configuration discutée mardi, c’est Washington, qui assumerait pleinement le rôle d’arbitre des violations. Pour l’administration Trump, ce monitoring constitue « the most significant U.S. security contribution », sans engagement de troupes au sol.

L’armée ukrainienne, pilier central… mais sans garanties solides

Deuxième chantier : la continuité du soutien militaire. Emmanuel Macron a affirmé que les forces armées ukrainiennes resteraient « la première ligne de défense et de dissuasion », évoquant une armée de 800 000 hommes. C’est un point majeur — et même une petite victoire politique pour les Ukrainiens comme pour les Européens : ce chiffre est très proche du format actuel de l’armée ukrainienne. En creux, il affaiblit fortement toute future architecture de sécurité qui reposerait sur l’idée d’une démilitarisation de l’Ukraine. Mais les garanties américaines restent conditionnelles. Elles incluent aide militaire, renseignement et logistique mais les critères d’intervention américaine — une attaque « significative, deliberate and sustained » — sont suffisamment flous pour préserver une liberté totale d’appréciation à Washington. 

Coopération militaire et force multilatérale : des innovations soumises au backstop américain

Troisième chantier : la coopération militaire de long terme. Une avancée notable mérite d’être relevée : la création d’un quartier général de la coalition à Paris et d’une cellule de coordination à Kyiv, annoncée par le Royaume-Uni dès juillet 2025.

Quatrième chantier : le déploiement d’une force multinationale de réassurance, « European-led », opérant hors des lignes de front. Emmanuel Macron évoque une présence « dans les airs, les mers et sur le sol », avec l’appui de l’Allemagne, de la Pologne et de la Turquie. Mais là encore, ce mécanisme repose sur un « backstop » américain. Or, Washington exclut toute implication directe, tout en restant indispensable à la crédibilité dissuasive du dispositif.

Garanties de sécurité : la liberté américaine

Cinquième chantier : les engagements contraignants en cas de reprise de l’agression russe. C’est le nœud politique du dispositif. Comme le résume un expert cité par le Financial Times : « these guarantees only work if the U.S. is willing to stand behind them » (FT, 6 janvier 2026). Or, les Etats-Unis veulent du flou et de la liberté. Ils ne veulent pas être tenu vis-à-vis des Ukrainiens.

Une Europe qui déploierait, mais sans vraiment décider

Pris ensemble, ces cinq chantiers dessinent une ébauche imparfaite d’une architecture de sécurité. Ils révèlent surtout une vérité politique brutale : la coalition des volontaires fonctionne sous supervision américaine à chaque étage clé. Le cessez-le-feu serait monitoré par Washington. La dissuasion dépend d’un appui américain. Et les garanties n’ont de valeur que si les États-Unis acceptent de les endosser. Ainsi, ce sommet de Paris n’a pas été le moment d’une souveraineté européenne retrouvée. Il est la formalisation méthodique d’une paix négociée ailleurs, sous tutelle. Une Europe qui organise, finance et déploie — mais qui, une fois encore, ne décide pas. Voilà le sens et la portée de la souveraineté européenne retrouvée d’Emmanuel Macron.  

Une coalition de façade, déjà occultée par les obsessions de Donald Trump ?

La triste réalité, dans cette affaire, c’est que le président américain n’a que peu d’intérêt pour les Ukrainiens ou pour notre souveraineté européenne. Tout cela relève d’une façade. Même Emmanuel Macron semble tomber dans le panneau d’un Donald Trump qui reviendrait à la raison : « Il n’y a pas, pour moi, de scénario où les États-Unis d’Amérique seraient mis dans une situation où ils violeraient la souveraineté danoise au Groenland. »

Or, les obsessions de Donald Trump, répétées depuis des semaines, sont claires : le pétrole, le Venezuela, les terres rares… et l’annexion du Groenland. Face à un dirigeant qui fait ce qu’il dit — illustré, pas plus tard que ce week-end, par la capture de Nicolás Maduro —, il faudrait éviter de (re)tomber dans un marché de dupes, conçu pour mieux attaquer notre espace européen.