« Maudite soit la guerre économique ! » C’était l’un des slogans visibles lors des manifestations à Paris, ce vendredi 9 janvier. Aucun doute là-dessus : les agriculteurs font preuve de la lucidité qui manque cruellement à Ursula von der Leyen et à la Commission européenne tout entière.
Ils ont compris ce qui se jouait : le risque, pour l’élevage européen, de ce nouveau méga-accord anachronique. Des centaines de milliers d’emplois sont menacés, le prix de la viande baisserait pour des modèles déjà fragiles, et ces filières seraient mises en concurrence déloyale, alors même que nous leur demandons un niveau de qualité et de sécurité sanitaire toujours plus élevé.
Tout ça pour quoi, dirons-nous ? Pour sauver l’industrie automobile allemande, qui n’arrive pas à faire face à la concurrence chinoise. Les objectifs de von der Leyen et ceux du chancelier Merz sont identiques : écouler le plus de voitures allemandes possible sur le continent sud-américain avant qu’il ne soit trop tard. Tout cela n’est d’ailleurs qu’un secret de Polichinelle : comment expliquer autrement le surnom de cet accord : « Cows versus Cars » ?
Sauf que l’Allemagne se leurre. Les droits de douane actuels dans les cinq pays du Mercosur ont déjà fortement incité les industriels européens à s’installer sur place plutôt qu’à payer ces droits. Résultat : il n’existe pas de marché inexploré qui permettrait de relancer la croissance des ventes automobiles. Les constructeurs produisent déjà des gammes spécifiques pour les pays sud-américains.
Il faut, par ailleurs, prendre la mesure de ce que sont les productions agricoles sud-américaines. Ce sont des giga-fermes, qui exploitent du foncier et de la main-d’œuvre à très bas coût, tout en favorisant au maximum la déforestation, notamment via la culture de plantes comme le soja. Ce sont aussi des producteurs qui recourent à de nombreux procédés illégaux sur le marché européen : farines animales, soja OGM, activateurs de croissance, usage d’hormones et d’antibiotiques, etc. S’agissant des pesticides, le constat est tout aussi alarmant : près de 30 % des pesticides autorisés au Brésil sont interdits dans l’Union européenne.
Ne soyons pas dupes : aucune clause miroir, ni aucune clause de sauvegarde, ne pourra protéger notre agriculture. De l’avis même de la Commission européenne, qui a réalisé à ce titre un audit en 2024, il est impossible d’assurer la traçabilité des produits. Le Brésil s’est ainsi révélé incapable de prouver que la viande qu’il exporte en Europe ne contient pas d’œstradiol 17-bêta, une hormone hautement cancérigène.
Pire ! Un rapport commandé par le gouvernement français à l’économiste Stefan Ambec, en 2024, atteste que l’accroissement de la production de viande en lien avec l’accord Mercosur entraînera une accélération de la déforestation, à un rythme annuel de 5 % sur les six prochaines années.
Vous l’aurez compris : l’accord de libre-échange avec le Mercosur représente un danger immédiat pour nos agricultures et nos agriculteurs, de même qu’une remise en cause globale de la lutte contre le réchauffement climatique.
Malgré l’absence de minorité de blocage lors du vote du 9 janvier, des solutions de recours existent toujours. La France, de même que le Parlement européen, ont encore aujourd’hui la possibilité de saisir la Cour de justice de l’Union européenne. Alors même que le traité Mercosur contient des volets relevant de compétences exclusives de l’Union européenne — comme le volet commercial — ainsi que des volets tributaires de compétences nationales (environnement et propriété intellectuelle, notamment), la Commission européenne a outrepassé les limites de son mandat et scindé délibérément le traité en deux afin d’accélérer sa ratification.
Le gouvernement français doit immédiatement saisir la CJUE, comme nous, sénateurs, l’avons demandé à la quasi-unanimité en décembre dernier. C’est à cette condition, et à cette condition seulement, qu’Emmanuel Macron prouvera sa sincérité dans la lutte contre un giga-accord commercial mortifère pour le monde agricole, l’environnement et notre souveraineté alimentaire.