Tribune par MICKAëL VALLET

40 000 morts en Méditerranée, et l’indifférence règne

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AUTEUR : MICKAëL VALLET

On prête au vieux prince Doria (1468-1560) l’adage selon lequel « il y a trois ports sûrs en Méditerranée : Carthagène, juin et juillet ». En août dernier, le bateau de SOS Méditerranée l’a constaté à ses dépens en essuyant pendant deux heures des centaines de balles tirées par des garde-côtes libyens financés par l’Union européenne et armés par l’Italie. Leur seul et unique tort ? Sauver des naufragés de la noyade.

40 000 morts en Méditerranée, et l’indifférence règne

Dans son célèbre ouvrage La Méditerranée, Fernand Braudel écrit que « les ex-voto de marins sauvés du péril disent cette crainte au cœur des hommes qui jamais ne s’abandonnent de gaieté de cœur à la perfidie des ondes ». Pas plus hier qu’aujourd’hui on ne risque donc sa vie en mer par choix. Et pas plus hier qu’aujourd’hui on ne saurait se satisfaire de voir des hommes détourner leur regard des noyés. Les Phéaciens, ce peuple de marins par excellence, ne tendirent-ils pas plus que d’autres la main à Ulysse échoué sur leur rivage dans une légende qui fit le tour de la mer intérieure de siècles en siècles et de récits en récits avant d’être comme codifié dans l’Odyssée ?

Dès lors, ceux qui se donnent pour mission de sauver des vies humaines sauvent notre honneur de Français, d’Européens, de Méditerranéens. C’est le cas des volontaires de SOS Méditerranée qui ne font du reste qu’appliquer le droit international de la mer. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982) établit l’obligation de prêter assistance, obligation renforcée par la Convention internationale pour la sauvegarde de la vie humaine en mer (1974) et la Convention internationale sur la recherche et le sauvetage maritimes (1979). Cela mérite-t-il d’être rappelé ? Visiblement oui, plus que jamais.

Pourtant, le 24 août, des garde-côtes libyens, ont tiré sur des compatriotes français, sur des volontaires internationaux de SOS Méditerranée et sur 87 rescapés se trouvant à bord. Alors même que le navire comptait secourir d’autres naufragés. En d’autres termes, ces garde-côtes libyens, en plus d’avoir tiré sur ces hommes et ces femmes, les ont empêchés de sauver des vies. 

Face à cet affront, l’on aurait pu espérer une réaction du quai d’Orsay à la hauteur de l’outrage. Mais rien ne vint. Aucune réaction publique du ministre. Un silence radio bien trop long puis une réponse gênée en commission au Sénat plusieurs mois après. La seule réaction européenne fut celle de la Norvège, grand pays méditerranéen s’il en est.

Depuis, le ministère des Affaires étrangères a reçu les équipes de SOS Méditerranée et l’ONG a repris ses activités de sauvetage en mer. Mais au fond, rien n’a changé.

Le tragique de l’indifférence gouvernementale s’accroît lorsqu’on songe au drame des morts dans la mare nostrum. La question n’est ici pas celle de l’immigration. Elle est légitime, mais d’une autre nature ; le sujet est d’abord celui du sauvetage inconditionnel des naufragés. 

L’héritage méditerranéen de la France nous oblige. La question est de savoir si la France se considère encore comme une nation méditerranéenne ; si elle se reconnaît toujours dans cette culture plurimillénaire, berceau de civilisations, de droits et d’humanisme ; et si la diplomatie française entend encore faire vivre cette ambition méditerranéenne qu’un certain président de la République de droite revendiquait il y a une quinzaine d’années en lançant l’Union pour la Méditerrannée. La puissance maritime qu’est la France, forte de son héritage et de son envergure – le 2ème espace maritime mondial – doit-elle se contenter de n’être que spectatrice de l’horreur qui sévit sous nos yeux ?

En 2023 à Marseille, le chef du plus petit État européen fit le plus grand des discours sur le sujet. « L’indifférence devient fanatique. Les personnes qui risquent de se noyer, lorsqu’elles sont abandonnées sur les flots, doivent être secourues. C’est un devoir d’humanité, c’est un devoir de civilisation ! ». Son successeur a aujourd’hui la même approche. Mais peut-on se suffire des messages du Vatican ? Même ceux qui revendiquent à tout propos l’héritage chrétien de l’Europe ne semble pas entendre. 

La patrie de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen peut-elle se contenter d’une réaction aussi pauvre quand, depuis 2014, plus de 40 000 naufragés sont morts noyés ? Oui, plus de 40 000 morts sur nos bonnes consciences européennes. 

Les politiques faillissent. Restent SOS Méditerranée pour sauver l’honneur, et les écrivains pour rappeler l’essentiel. Laurent Gaudé, Prix Goncourt, de penser pour nous : « la Méditerranée continue à être une mer où l’on meurt. Le temps passe et quelque chose s’installe. Toute tragédie qui se répète accouche du monstre effrayant de l’indifférence ».  

Nous refusons d’être les complices de la mort et pas davantage d’être les supplétifs de l’indifférence.