Les réformes engagées par Javier Milei en Argentine suscitent la curiosité de nombreux commentateurs, certains voulant importer sa « tronçonneuse » en France. Face aux effets délétères de la politique de Milei, le Brésil voisin offre un contre-modèle axé sur le soutien au pouvoir d’achat des plus modestes, la maîtrise des finances publiques et la justice fiscale. Une source d’inspiration pour la gauche française.
Émergent ou avancé : une distinction structurante dans le débat sur les inégalités
Dans Le Brésil, terre d’avenir (1943), Stefan Zweig présente avec enthousiasme le pays de son exil : une terre pleine d’opportunités, à l’histoire fascinante et constituant un modèle de vivre-ensemble. Il reconnaît par la même occasion la représentation moyenne et dédaigneuse qu’il se faisait du Brésil avant de le connaître : « une de ces républiques sud-américaines qu’on ne distingue pas très exactement l’une de l’autre […] dont la politique est troublée et dont les finances sont désolées, l’administration déficiente ».
Fort heureusement, la situation ainsi que la représentation économique et politique du Brésil ont profondément évolué depuis. Le pays est aujourd’hui membre du G20 et se classe neuvième économie mondiale, devant le Canada, avec un PIB de 2 130 milliards de dollars en 2025. Pourtant, le Brésil connaît un niveau d’inégalités très élevé : le 1 % le plus riche de la population y perçoit 26,5 % du revenu national, d’après le World Inequality Report 2026. Ce pourcentage atteint 59,1 % pour les 10 % les plus riches. À titre de comparaison, ces ratios tombent à 11,8 % et 34 %, respectivement pour le 1 % et les 10 % les plus riches en France.
La propension des économies émergentes à connaître un niveau d’inégalités plus élevé est documentée par la littérature économique. La courbe de Kuznets (1955), en forme de « U » inversé, montre en effet que les inégalités augmentent dans un premier temps avec la croissance du PIB par habitant, avant de refluer. Ainsi se justifie la distinction entre pays avancés et émergents dans le cadrage du débat sur les inégalités à l’international.
Les inégalités, pas une fatalité
Loin d’être une fatalité naturelle, les inégalités peuvent être combattues. C’est l’un des principaux enseignements de Piketty dans Capital et idéologie (2019). Dans un cas comme celui du Brésil, l’adoption de politiques interventionnistes et redistributives présente un intérêt économique : soutenir la croissance à long terme et rapprocher le pays des standards des pays avancés. La mise en œuvre de telles politiques fiscales et sociales est cependant difficile en économie ouverte : outre la concurrence fiscale, le Brésil est exposé, comme de nombreux pays émergents, au risque de sorties de capitaux.
C’est là qu’entre en jeu un facteur clé : celui de la volonté politique. À l’initiative du gouvernement Lula, la Chambre des députés brésilienne a adopté à l’unanimité, en octobre 2025, une réforme fiscale d’ampleur prévoyant une exonération massive de l’impôt sur le revenu pour les ménages modestes. Le seuil d’exonération de l’impôt sur le revenu est relevé à l’équivalent de 800 euros mensuels, bénéficiant à 16 millions de contribuables. Le coût budgétaire de la mesure est évalué à 4,8 milliards d’euros par an.
En contrepartie, de nouvelles recettes fiscales sont levées auprès des ménages les plus aisés. D’une part, la réforme instaure un impôt minimum progressif sur les contribuables déclarant plus de 96 000 euros de revenus par an. D’autre part, un taux de 10 % est appliqué à la source aux dividendes supérieurs à 8 000 euros. En générant 5 milliards d’euros par an, ces mesures en recettes compensent l’exonération des plus modestes en vue de respecter les règles budgétaires (excédent primaire de 0,25 % en 2026).
Lula et Macron : de fortes volontés politiques… dans des sens opposés
La France, bien que moins inégalitaire que le Brésil, connaît des disparités patrimoniales marquées. Le rapport du CAE (2021) sur l’héritage le rappelait : 50 % des Français héritent de moins de 70 000 euros dans leur vie, contre 13 millions d’euros pour le 0,1 % le plus riche de la population. En face, la justice fiscale n’est pas au rendez-vous. Comme le montre l’IPP (2023), une forte régressivité fiscale apparaît à partir du 0,1 % : le taux global est de 46 % au seuil du 1 %, contre 26 % pour les 0,0002 % les plus riches.
Une réforme inspirée du modèle brésilien — alliant soutien aux modestes et taxation des plus aisés — serait économiquement pertinente, en plus d’être populaire : 86 % des Français soutiennent une taxe sur les ultra-riches et 79 % une hausse des salaires nets (sondage IFOP, septembre 2025). Cette philosophie a d’ailleurs inspiré le contre-budget socialiste, dont l’objectif était de réduire le déficit de 21,7 milliards d’euros en 2026.
Revient alors la question de la volonté politique. En France, il existe aussi une forte volonté politique de la part du gouvernement, mais dans une direction opposée, résolument contre la mise à contribution des plus riches. Parmi les arguments avancés : celui du risque d’une sortie des capitaux, qu’il faut pourtant relativiser par rapport à l’exemple brésilien. L’obstination du gouvernement entraîne un double coût budgétaire : direct, via l’absence de recettes issues de la contribution des plus aisés ; indirect, via le blocage politique que cette obstination génère (hausse de la prime de risque sur la dette française).
Les leçons du Brésil
Au-delà du débat budgétaire, ce différentiel de volonté politique emporte des conséquences structurelles dans la manière d’appréhender la fiscalité comme outil de réduction des inégalités.
Au niveau national d’abord, s’agissant de la transparence fiscale et de l’éclairage du débat public. En vue de la réforme Lula, les autorités fiscales brésiliennes ont collaboré avec des économistes-chercheurs afin d’avoir une vision claire sur les déficiences du système fiscal brésilien. La note de l’Observatoire européen de la fiscalité (2025) qui en résulte, remarquablement détaillée, mesure l’ampleur de la régressivité fiscale : alors que le taux moyen est de 42,5 %, ce taux chute à 20,6 % pour le 0,1 % (ménages gagnant plus d’un million de dollars par an). En France, si l’administration coopère avec des universitaires, les lacunes demeurent au motif du secret fiscal. Pire, dans certains cas, notre connaissance recule : un collectif de chercheurs alertait, dans une tribune publiée dans Le Monde en novembre 2025, qu’ils disposaient aujourd’hui de moins d’informations sur les héritages que lorsque l’informatique n’existait pas.
Au niveau international ensuite, la France et le Brésil n’affichent pas le même leadership. Le Brésil avait fait de la taxation des plus aisés une priorité de sa présidence du G20 en 2024. Si la France a soutenu l’initiative de la présidence brésilienne du G20, c’est de manière assez timorée, au contraire de l’Espagne, qui a fortement relayé l’initiative lors du sommet de Séville. Depuis, ce combat pour la justice fiscale demeure un axe déterminant de la politique étrangère du Brésil.
Zweig l’écrivait : c’est seulement en ayant l’avenir du Brésil en vue que l’on donne à son présent un véritable sens. Si le passé et le présent du Brésil sont inégalitaires, l’avenir du pays se place résolument du côté de l’égalité. Veillons à ce que la France ne prenne pas le chemin opposé.