« Il y a des difficultés dans certains établissements, ce n’est pas Zola non plus ! »
Ces mots du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Philippe Baptiste, en novembre dernier, lors d’une audition au Sénat, n’ont fait qu’exacerber le sentiment d’incompréhension entre les membres de la communauté universitaire et leur ministre de tutelle. Ajoutez à cela un mépris de plus en plus profond pour la recherche publique et des années de gestion de la pénurie, et vous obtenez une université française asphyxiée, qui tente d’assumer du mieux qu’elle peut ses responsabilités, sans moyens ni soutien politique.
Entre 2017 et 2024, les universités françaises ont accueilli 67 550 étudiants supplémentaires à budget constant. Concrètement, cela signifie des travaux dirigés plus chargés (jusqu’à 45 étudiants par TD), des fermetures de filières ou des sites délocalisés, des conditions d’études dégradées pour les étudiants et des conditions de travail de plus en plus difficiles pour les personnels enseignants et administratifs. Loin des idées préconçues, dressons le constat de la situation des universités avant de défendre un modèle fidèle à nos valeurs.
La précarité étudiante
En premier lieu, la précarité étudiante devient chaque année plus inquiétante. Selon l’enquête de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE), réalisée en 2023 et publiée en mars 2024, 59 % des étudiants interrogés estiment que leur activité rémunérée leur est indispensable pour vivre, et 36 % qu’ils ne pourraient pas étudier sans cette activité. Selon le baromètre Cop1/IFOP de 2025, 34 % des étudiants disent avoir déjà sauté un repas par manque d’argent, et ce taux monte à 60 % chez les étudiants bénéficiant de l’aide alimentaire.
Ces divers problèmes financiers (travail contraint, logement, alimentation, etc.) ont des conséquences sur la santé physique et mentale des étudiants. Le Baromètre national sur la santé mentale des étudiants révèle que seulement 45 % des étudiants se considèrent en bonne santé mentale et que plus d’un étudiant sur trois (38 %) envisage d’arrêter ses études en raison de son mal-être.
La précarité du travail
La précarité ne concerne pas que les étudiants. Les emplois sont de plus en plus précaires, qu’il s’agisse d’enseignement ou de travail administratif. Ainsi, en 2023, sur les 90 200 agents non enseignants travaillant à l’université (BIATSS), 34,9 % sont contractuels.
Du côté des enseignants, les statuts contractuels sont divers, entre les ATER, les doctorants et le statut de vacataire, le plus précaire. En 2022, le nombre de vacataires était estimé à 170 000, soit une hausse de 30 % depuis 2015. Dévoyé de son objectif initial, il ne sert plus, dans la majorité des cas, à faire intervenir ponctuellement des professionnels exerçant une activité principale extérieure à l’université.
Ce recours massif aux contractuels nuit aux conditions de travail et à la stabilité de vie des personnes concernées, ainsi qu’à la vie du collectif.
Le statut de vacataire est aujourd’hui largement utilisé comme un mode de recrutement informel des doctorants ou jeunes docteurs dépourvus d’autres sources de financement. Ces derniers effectuent ainsi des heures au fil de l’eau, sans contrat stable ni financement garanti en amont, tout en étant payés a minima, souvent avec des mois de retard.
Passage quasiment obligatoire dans le monde de la recherche, ce statut est révélateur de la précarité généralisée que connaît l’université face au non-recrutement d’enseignants-chercheurs. Pour le collectif, ce statut conduit à une opposition entre précaires et titulaires, alors même que tous ont un intérêt commun à permettre les meilleures conditions de travail et d’étude possibles au sein des établissements.
La précarité des formations
La précarité touche aussi les formations, avec de nombreuses fermetures de licences ou de masters, mais aussi des délocalisations, parfois de sites entiers.
La recherche, quant à elle, n’est pas épargnée, en témoignent l’évaluation permanente des laboratoires sur des critères jugés peu pertinents, mais aussi, plus largement, les conditions de recherche des doctorants, et notamment le non-financement ou le financement insuffisant par rapport au nombre d’années de recherche.
En effet, chaque doctorant obtenant un contrat de financement dispose d’un financement de trois ans, quelle que soit la discipline dans laquelle s’inscrit sa thèse et la base archivistique sur laquelle elle repose. Ainsi, les doctorants en sciences humaines et sociales, arts, lettres et langues sont contraints de terminer leur thèse en étant non financés, la durée moyenne d’une thèse dans ces disciplines étant de cinq ans.
À cette précarisation s’ajoute une gestion de plus en plus managériale de l’université, dont l’objectif politique n’est plus l’acquisition de savoirs et l’excellence pour tous, mais la progression dans les classements internationaux et l’excellence pour quelques-uns. Le développement du financement par appel à projets ne fait que creuser et renforcer le fossé entre deux types d’universités : les grandes universités de recherche contre les plus petites universités destinées à l’enseignement.
Des universités à défendre
Dans ce contexte, nous devons défendre le modèle de l’université et ce qu’il implique : l’accès pour toutes et tous, la présence sur l’ensemble du territoire, la liberté académique, l’enseignement lié à la recherche, une vie culturelle et associative riche et diversifiée, et l’ouverture sur la société.
Dans un premier temps, un investissement à la hauteur de l’enjeu est nécessaire pour répondre à l’urgence : hausse des bourses étudiantes, recrutement de titulaires et hausse du nombre de postes. Pour aller plus loin et consolider le modèle que nous prônons : allocation d’autonomie pour les étudiants, recrutement d’enseignants-chercheurs et de personnels administratifs, financement pérenne et à la hauteur des besoins.
Nous devons soutenir le modèle d’une université publique accessible à tous sur l’ensemble du territoire. Cela nécessite de répondre face aux attaques, mais également d’ouvrir de nouvelles discussions avec tous les acteurs concernés pour penser l’avenir de l’enseignement supérieur au sein des universités.