Pendant un moment, ils pensaient qu’ils avaient gagné. Que l’eau de la Dive avait suffisamment coulé sous le pont de Sainte-Soline pour que toutes et tous aient oublié ce qui s’était réellement passé. Et là, il y a quelques mois, des faits sont remontés à la surface. Des faits que certaines et certains manifestants n’avaient pas cessé de répéter depuis des années, et que d’autres avaient tenté d’oublier. Le lundi 4 décembre 2025, le parquet de Rennes a annoncé classer sans suite une information judiciaire sur des « tirs tendus » pratiqués par des gendarmes le 25 mars 2023 à Sainte-Soline. Ces gendarmes, qui se félicitaient « d’éborgner » des manifestants, qui se croyaient sans doute dans une version réelle de Call of Duty, étaient sous les ordres du ministère de l’Intérieur, venus en force pour protéger un trou bâché dans la terre. 3 200 gendarmes, neuf hélicoptères, quatre véhicules blindés… la liste est longue. Le résultat : 200 blessés chez les manifestants, dont quatre graves et deux dans le coma. Quarante-cinq chez les gendarmes. Car l’usage de la violence n’est pas seulement limité aux agents de l’État. Si l’immense majorité des manifestants était venue en paix – il y avait de nombreuses familles avec de jeunes enfants, des personnes âgées –, certains ont également cédé à la tentation de la violence.
Comment en est-on arrivé là ? Qu’a-t-on fait en tant que société pour que l’on se batte comme si l’on partait à la guerre, pour une ressource qui devrait appartenir à toutes et tous ?
Sainte-Soline est l’exemple emblématique et le plus médiatisé des « mégabassines ». Ces structures d’irrigation – « réserves de substitution » selon leurs partisans – pompent dans la nappe phréatique en hiver, lorsque l’eau pluviale est plus abondante, et sont censées se « substituer » aux prélèvements directs en été. C’est une belle idée sur le papier, mais grossièrement simpliste pour que cela fonctionne réellement. L’eau n’est pas statique, et celle qui tombe en hiver et recharge les nappes phréatiques nourrit également les rivières, les étangs, les arbres, les sols, les animaux et, aussi, les humains. En tant que démocratie occidentale éclairée, nous avons tendance à nous vanter de notre capacité à prendre des décisions fondées sur la science et sur le droit. Or, les hydrologues sont vent debout contre cette solution, qu’ils qualifient de mal-adaptation aux sécheresses actuelles et à venir. La justice française considère de plus en plus les mégabassines comme illégales et démesurées, car non conformes aux exigences environnementales fixées dans les études d’impact en amont des chantiers. Les mégabassines peuvent donc se targuer d’être contraires à la science et au droit. Le résultat est que, sans aucun de ces deux fondements, les agriculteurs irrigants partisans de ces projets, et leurs soutiens au gouvernement, montent au créneau. Ne pas construire ces bassines est nuire à la souveraineté alimentaire de la France. Tirer un LBD en tir tendu sur un manifestant devient un acte d’autodéfense.
L’eau est devenue le miroir dans lequel on n’arrive plus à se regarder. À voir l’autrui, notre concitoyen. Au lieu d’être une ressource commune qui rassemble, qui purifie, qui crée de la joie et donne de la vie, elle est devenue le creuset dans lequel notre démocratie s’efface, et où notre besoin commun devient une source de division et de colère.
Vu les enjeux, donc, la position du PS était attendue, mais s’est avérée timide et peu visible dans les médias. Il est vrai que, contrairement à EELV et à LFI, le PS doit se comporter le plus souvent en funambule lorsqu’il s’agit de sujets clivants et très médiatisés. C’est, d’une part, lié à sa position de parti de « centre gauche », qui, naturellement, ratisse sur un électorat plus large, ayant des intérêts parfois divergents. D’autre part, cette hésitation à s’engager clairement sur une position radicalement opposée à ces projets est liée à son ancrage dans des territoires ruraux. Dans la campagne deux-sévrienne, la vision des mégabassines est duelle. Les habitants sont souvent tiraillés entre une prise de conscience que les mégabassines profitent, certes, à une minorité d’agriculteurs accaparant des fonds publics et, de l’autre côté, une certaine empathie pour des agriculteurs qui est nourrie par l’idée – illusoire – qu’ils sont injustement ciblés par une population urbaine et aisée. Le PS, dans sa relation parfois alambiquée avec ces populations – dont celles des Deux-Sèvres sont représentatives –, se retrouve dans une situation similaire, et pris en étau. En conséquence, au moment des faits, en 2023, les élus du PS étaient invisibles sur le champ de bataille.
Si la décision du 4 décembre 2025 prise par le parquet de Rennes nous montre une chose, c’est que la question des bassines durera. Elle peut disparaître, pendant un temps, mais on ne peut pas espérer la faire disparaître par la pensée. Alors que la ressource en eau renouvelable a diminué de 14 % en quinze ans selon le ministère de la Transition écologique, et que les sécheresses sont récurrentes, éviter la question de l’irrigation est impossible si l’on veut que l’agriculture puisse perdurer dans toutes nos régions.
Une série d’articles sur l’eau sera prochainement publiée dans Le Nouveau Populaire. Produits par le GT Eau de la Commission nationale de l’agriculture, de l’alimentation et des ruralités du PS, ils chercheront à éclaircir ce débat, en explorant comment on gouverne l’eau en France aujourd’hui – notamment l’irrigation –, comment on garantit sa propreté et comment on constitue son prix. Face à la violence qui se déchaîne en France et dans le monde en raison des pénuries d’eau, cette série cherchera avant tout à redonner de l’espoir. Un espoir qui promet de rassurer, en nous disant que l’impasse qu’est devenue la question de l’eau aujourd’hui peut être dépassée.
Car si l’on ne peut pas se partager l’eau – cette ressource aussi vitale – aujourd’hui et dans les années à venir, quel espoir y a-t-il pour que l’on perdure comme société ?