Interview avec PIERRE JOUVET

« Dans le rapport à la Chine, c’est plus qu’un aveuglement : c’est une démission de la Commission européenne et de la droite européenne. »

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AUTEUR : ADRIEN MADEC

La découverte de poupées sexuelles représentant des mineures, vendues en accès libre sur Shein, a ému l’ensemble de la classe politique française. Mais derrière ce scandale, la montée en puissance des géants chinois de la distribution dans nos vies quotidiennes n’a rien d’anodin. Le positionnement de la Commission européenne et de la droite en dit long : c’est, selon Pierre Jouvet, député européen et secrétaire général du Parti socialiste, le révélateur d’une démission politique. Le Nouveau Populaire a fait le point avec lui sur cette nouvelle donne, au centre de ses combats au Parlement européen.

« Dans le rapport à la Chine, c’est plus qu’un aveuglement : c’est une démission de la Commission européenne et de la droite européenne. »

La Rédaction – Vous vous êtes engagé au Parlement européen sur le combat contre Shein. Pouvez-vous en rappeler les enjeux ? Qu’est-ce qui vous a décidé à partir au combat sur ce sujet ?

Depuis mon élection en juin 2024, je travaille au sein de la commission du marché intérieur et de la protection des consommateurs sur le respect des règles et des normes, notamment dans le domaine numérique. Le Parlement européen a adopté, sous la précédente mandature, un cadre parmi les plus avancés au monde avec le Digital Markets Act et le Digital Services Act, portés notamment par Thierry Breton. Ces textes visent à réguler les grandes plateformes, qu’il s’agisse des réseaux sociaux – X, TikTok, Instagram, Meta – ou des plateformes de e-commerce, très souvent américaines ou chinoises, qui organisent une concurrence déloyale pour nos entreprises, nos commerçants, nos industries et contournent nos règles. Le principe du DSA est clair : ce qui est interdit hors ligne doit l’être en ligne. Or ces règles ne sont ni réellement appliquées ni véritablement contrôlées par la Commission européenne. Je m’y suis d’abord intéressé à propos des réseaux sociaux, lorsque Elon Musk a racheté X, s’est engagé dans la campagne de Donald Trump et a modifié les algorithmes. Ensuite, une élection présidentielle en Roumanie a dû être annulée  par la cour constitutionnelle roumaine en raison d’une manipulation électorale via TikTok. Et puis, en France, il y a quelques semaines, le scandale Shein : ventes libres de poupées pédopornographiques, d’armes de catégorie A en vente libre et d’objets dangereux. Là, j’ai décidé de saisir ma commission et plus largement de proposer une résolution qui a été adoptée à l’unanimité par les députés européens. Il faut faire appliquer nos règles, c’est une impérieuse nécessité, sinon l’Europe est soumise aux plateformes et aux géants du numérique et se retrouve en difficulté face aux États-Unis comme à la Chine.

Le cas de Shein est emblématique. On sait qu’aujourd’hui, ce sont des dizaines de millions d’utilisateurs, plus de 45 millions en Europe : cela relève de la catégorie des plateformes géantes. Shein arrive sur le marché européen avec un seul objectif : casser les chaînes de valeur et les prix réels des objets, des vêtements et, à terme, casser notre commerce. C’est en moyenne une fois et demie moins cher que sur les sites de vente en ligne traditionnels. On sait toutefois que ces produits sont à la fois massivement subventionnés par le gouvernement chinois pour casser les prix et tuer le commerce et les entreprises européennes, et qu’en plus de cela, ils sont produits dans des conditions sociales et environnementales désastreuses. Bref, ils ne respectent aucune de nos normes.

Après le désastre de la désindustrialisation en France, on vit depuis vingt ans le désastre de la « dé-commercialisation » : dans nos villes comme dans nos territoires plus ruraux, la vacance commerciale a doublé en 20 ans. Très concrètement, les commerces de proximité ferment les uns après les autres. Et désormais, elle augmente même dans les zones commerciales. 

Avec la résolution adoptée à l’unanimité au Parlement, notre message est simple : si Shein, et toutes les autres plateformes d’ailleurs, ne respectent pas nos règles, elles doivent être suspendue en Europe, comme l’a été Wish. On ne peut pas accepter que l’Europe soit la passoire des géants du numérique et du commerce mondialisé.

Avant d’être député européen, j’étais maire d’une ville moyenne où les commerces étaient très nombreux et où, petit à petit, ils ont disparu. Cela nourrit un sentiment d’abandon dans les territoires ruraux et périurbains : les commerces ferment, les services publics s’éloignent, il devient difficile de trouver un médecin. Tout cela a des conséquences graves pour l’aménagement du territoire. 

Chez moi, le combat pour l’industrie est un combat ancien, presque intime. Pendant des décennies, la Drôme a été une grande terre industrielle, notamment dans la maroquinerie et la chaussure. Romans-sur-Isère, c’était la capitale de la chaussure : Jourdan, Clergerie, Laure Bassal… que des grandes maisons, parmi les plus grandes marques de chaussures françaises, fabriquées à Romans. Et puis, avec la désindustrialisation, ces entreprises ont fermé les unes après les autres, avec des conséquences importantes puisque ces maisons faisaient vivre jusqu’à un quart des actifs de la ville. C’est pour ça que ce sont des combats qui sont vraiment au cœur de mon engagement politique.

Par le numérique, on touche en réalité à quelque chose de très concret. Un exemple : 25 millions d’Européens utilisent TikTok Market pour acheter directement depuis le réseau social, souvent sans même en avoir pleinement conscience. Les plateformes collectent les données, orientent les comportements d’achat, organisent un immense jeu d’influence qui part du numérique et débouche sur la fermeture de boutiques et d’usines. Dans le même temps, les États-Unis ont mis en place des taxes très élevées sur les petits colis venus de Chine, parfois de plusieurs dizaines de dollars. La conséquence ? Les importations de petits colis qui dépassaient les 3 milliards ont été divisées par 3 en quelques mois. En Europe, on parle d’une taxe de 2 euros. Les plateformes chinoises ont quasiment disparu du marché américain et se reportent massivement sur le marché européen. Si nous ne réagissons pas, le peu d’industrie et de commerces de proximité qui subsistent ne tiendra pas.

La Rédaction – Y voyez-vous une forme d’aveuglement européen vis-à-vis de la stratégie chinoise, qui pénètre les chaînes de valeur et rachète des groupes français ?

Dans le rapport à la Chine, c’est plus qu’un aveuglement : c’est une démission intellectuelle et politique de la Commission européenne et de la droite européenne. Elles restent prisonnières du récit de la « mondialisation heureuse », parlent encore de respect des règles de l’OMC alors que plus personne ne les respecte, et continuent de croire à une concurrence libre et non faussée dans un monde où tout est faussé. Les États-Unis assument un protectionnisme maximal pour défendre leurs emplois et leurs industries. La Chine mène depuis des années une stratégie méthodique de conquête industrielle, commerciale et technologique. L’Europe, elle, est la dernière grande naïve.

On a longtemps parlé de la Chine comme de l’usine du monde. Cette période est terminée, la Chine s’impose sur l’entièreté des chaînes de valeurs et sur une gamme de plus en plus large de secteurs et de produits. Aujourd’hui, un consommateur européen n’achète plus sur un site néerlandais une paire de chaussure de course d’une marque américaine, imaginée par des designers français, fabriquée en Chine acheminée par un transporteur allemand puis par la Poste. Non, il achète une paire de chaussures d’une marque chinoise, fruit de la recherche et du développement des ingénieurs chinois, paire dessinée par des stylistes chinois, usinée par des machines chinoises, vendue par une plateforme chinoise et livrée en France par un logisticien chinois. La boucle est bouclée. Nous allons même être dépossédés des canaux de la consommation.

Avec mes collègues socialistes, je veux sortir la Commission européenne de sa naïveté. C’est le sens du combat que nous menons pour la création d’une commission d’enquête européenne sur le non-respect des règles européennes… par la Commission elle-même. Les choix actuels sacrifient notre agriculture via des accords de libre-échange comme le Mercosur, ont sacrifié notre industrie et notre souveraineté énergétique, et sont en train de sacrifier notre souveraineté commerciale et artisanale. Quand un continent ne produit plus, délocalise sa pollution et se contente de consommer des biens et des services venus de l’extérieur, il devient dépendant à chaque crise géopolitique, sanitaire ou économique. Nous sommes à un moment de combat vital pour notre modèle politique, notre économie, nos engagements climatiques, nos emplois et, au fond, notre liberté.

La Rédaction – L’Union européenne n’est-elle pas arrivée aux limites d’un marché unique qui profite davantage aux autres qu’aux Européens eux-mêmes ?

C’est exactement pour cela que, sur un autre sujet que je porte beaucoup – la réforme des marchés publics européens, qui représentent 15 % du PIB – je veux que nous assumions la préférence européenne. La force du marché unique européen, c’est d’être le plus grand marché du monde. S’il ne sert qu’aux puissances d’autres continents, cela ne peut pas fonctionner. On sait que nous avons tout ce qu’il faut en termes de production, de capacités industrielles, de savoir-faire, de compétences sur le marché unique. Aller chercher et échanger avec le reste du monde, je n’y suis pas opposé, tant que c’est régulé et que nous gardons une priorité européenne.

Je souhaite que le marché unique redevienne notre plus grande force, au lieu d’être ce qui nous tire vers le bas. Il faut convaincre nos partenaires de le faire. Sur les petits colis, c’est la même logique : Shein n’existait quasiment pas il y a cinq ans et cette année, ce sont plusieurs milliards de colis non-conformes, polluants et dangereux qui entreront sur le territoire européen. Nous devons taxer ces flux, protéger nos commerces et assumer des recettes fiscales nouvelles qui ne pèsent pas uniquement sur les salariés européens. Aujourd’hui, nous laissons la Chine faire son dumping sur notre marché, détruire nos entreprises et nos finances publiques, sans ériger de véritables barrières. Nous sommes le dernier grand continent à accepter cela. Il est temps de refermer les brèches.