Analyse par VICTOR LAURIAU

Don’t Look Deep : le déni océanographique

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Nous connaissons mieux la surface de la Lune que les profondeurs de nos océans. À l’heure où les courants marins jouent un rôle déterminant dans l’équilibre du climat mondial, ce paradoxe pourrait avoir des conséquences majeures.

Don’t Look Deep : le déni océanographique

Alors qu’Elon Musk fait s’envoler SpaceX en Bourse, il y aura bientôt plus de requins dans l’espace que dans l’océan. Faute d’intérêt, probablement, car, comme le rappelle la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) américaine, malgré notre connaissance quasiment parfaite de la surface de la Lune et de Mars, 80 % des fonds marins restent aujourd’hui encore inexplorés. Et pourtant, ce géant liquide et protéiforme réserve bien des surprises à qui sait en entendre les murmures.

En mai 2025, j’écrivais un article dans L’Épineuse JS pour décrire les phénomènes physiques expliquant la dynamique des courants marins et l’impact du dérèglement climatique sur le Gulf Stream (dont le nom scientifique est AMOC, pour Atlantic Meridional Overturning Circulation). Le dérèglement climatique impacte les différences de température et de salinité des courants océaniques, provoquant un ralentissement qui pourrait être responsable de graves modifications climatiques, particulièrement en Europe du Nord dans le cas de l’AMOC (dizaines de degrés perdus en Norvège, hivers plus rudes en Europe, dérèglement des régimes de pluie et de mousson en Europe et en Afrique, montée du niveau de la mer aux États-Unis, modification du transit des nutriments halieutiques et impact sur la biodiversité).

Alors que l’incertitude sur ce ralentissement demeurait importante, une étude en date du 15 avril 2026 a utilisé de nouveaux modèles océanographiques pour passer d’une projection de ralentissement de l’AMOC de 32 ± 37 % à 51 ± 8 %. Ce résultat est d’une importance capitale, car il permet d’anticiper ce qui pourrait être un changement planétaire majeur et irréversible, impactant autant les activités humaines que le vivant dans son ensemble, et ce d’une façon que la technologie peinerait infiniment à compenser.

Au-delà des résultats de l’étude, il est important de noter que l’incertitude du modèle est aujourd’hui due à 78 % aux incertitudes du modèle océanographique et à 14 % aux incertitudes sur les émissions de gaz à effet de serre (GES). Autrement dit, nous prévoyons plus facilement l’évolution de nos émissions de GES que celle des courants marins qui régulent le climat mondial.

Penseriez-vous qu’il serait temps d’investir dans l’étude des océans ? Vous seriez en désaccord avec le président des États-Unis qui, hasard du calendrier (ou « étonnante coïncidence »), finalise en mai son plan de démantèlement du réseau mondial d’observation des océans, l’OII. Dans un contexte annoncé de restrictions budgétaires pour les agences de protection de l’environnement, les 900 sondes placées à différents emplacements stratégiques du globe et visant à analyser la composition, la bathymétrie et les propriétés physico-chimiques des mers peu profondes et des océans ont commencé à être retirées fin mai, pour une opération qui durera quinze mois.

La fermeture de ce réseau, qui permet de fournir à la recherche mondiale des données en accès libre sur la santé de nos océans, plongera dans le noir les observateurs scientifiques et rendra d’autant plus difficiles les futures prédictions sur l’évolution des systèmes océaniques.

Le temps que les sondes soient démantelées sera peut-être suffisamment long pour permettre aux chercheuses et chercheurs d’observer un événement climatique qui risque de chambouler la planète cet été : le retour d’un El Niño plus ravageur que jamais. Cet événement océanographique cyclique (tous les deux à sept ans), dont les effets se localisent principalement dans le Pacifique, est responsable de cycles de pluies et de sécheresses plus intenses, de la réduction des récoltes de pêche sur toute la côte pacifique de l’Amérique du Sud et de l’augmentation des températures à l’échelle du globe. L’année 2024 fut la première à dépasser les +1,5 °C fixés par l’accord de Paris, en partie à cause d’un phénomène El Niño exceptionnellement intense en 2023.

Cette année, les centres de météorologie estiment à 63 % le risque d’un El Niño « très fort », qui pourrait faire grimper les températures mondiales et faire de 2027 une nouvelle année tristement record. Nous devons dès maintenant nous attendre à des catastrophes humaines causées par ces violents soubresauts climatiques, dont l’intensité n’aura d’égale que leur imprédictibilité.