Alors que les droites d’Europe et du monde se coalisent pour détruire les systèmes démocratiques en tout coin du globe, pour capitaliser sur chaque parcelle de ressource et pour soumettre les populations à leurs fantasmes autoritaristes, la gauche doit trouver les outils qui permettent d’endiguer cet afflux et de retourner le combat contre ces forces du grand capital. A la suite d’un colloque au Sénat sur la charte de l’environnement, Dominique Bourg, philosophe et spécialiste de la matière écologique, revient sur la genèse de cette charte, sa portée et sur les combats qu’il reste à mener pour la toute gauche.
Vous qui avez participé à la fabrication de la Charte de l’environnement, pouvez-vous nous donner quelques éléments de contexte concernant la genèse de ce texte ?
La Charte arrive dans un contexte de montée en puissance des questions environnementales. À l’époque, plusieurs dizaines de constitutions avaient déjà élevé l’environnement au rang constitutionnel. Jacques Chirac, à la fin de son premier mandat, crée alors une cellule chargée de préparer les aspects environnementaux de sa campagne, avec l’objectif de produire des propositions substantielles, pas de la fioriture.
Personnellement peu chiraquien, j’étais d’abord réticent, mais j’ai finalement rejoint le groupe avec Nicolas Hulot. Nous avons travaillé sur des éléments de rédaction, notamment pour le discours de Chirac à Avranches, et aidé ses conseillers à définir une ligne. Contrairement à certains penseurs anglo-saxons qui avaient remis en cause le dualisme homme-nature hérité de la modernité, la France restait inscrite dans une écologie humaniste et anthropocentrée. Toutefois, la prise de conscience de l’ampleur des enjeux climatiques et de biodiversité progresse.
Le préambule de la Charte rappelle que ce sont certaines conditions naturelles qui ont rendu possible l’apparition de l’humanité, et que leur disparition pourrait entraîner la nôtre. Ce sont des termes forts, bien plus radicaux que l’intention originelle d’Yves Coppens, plutôt techno- solutionniste, qui souhaitait une charte plus faible.
Je ne sais pas précisément d’où vient l’idée de la Charte, mais c’est Chirac qui l’a portée avec une détermination remarquable, allant jusqu’à l’imposer à sa propre majorité. Sans lui, il est clair que le projet n’aurait jamais abouti. Et ce n’est pas anodin, car dans le contexte politique actuel, un tel texte serait probablement impossible à faire voter.
Certaines personnes considèrent que cette Charte est peu utile, les normes européennes couvrant déjà ces enjeux. Qu’en pensez-vous ?
Ces critiques ne sont pas infondées, mais elles sont inhérentes aux constitutions. Les droits humains sont-ils pleinement respectés aujourd’hui en France ? Non. Mais c’est bien la dynamique des textes constitutionnels : ils sont comme des digues, ils ne changent pas la réalité mais sont comme des freins à la monstruosité. Concrètement, la Charte a permis la censure de l’article 2 de la loi Duplomb, ce qui est sans doute son usage le plus significatif de ces vingt dernières années.
Un problème récurrent est que tant que les considérations environnementales ne sont pas associées à des métriques, elles restent faibles. Or, les constitutions ne s’y prêtent guère.
On a également vu que le détricotage du droit de l’environnement a commencé dès le premier mandat de Macron. Avec la montée des droites et des extrêmes droites en Europe, illustrée récemment par la loi Omnibus, cette tendance s’aggrave. Jusqu’aux années 2010, une écologie de droite existait : elle n’était pas parfaite mais elle était sérieuse, incarnée par des responsables comme Chantal Jouanno, Corine Lepage ou Nathalie Kosciusko-Morizet. Mais les droites ont progressivement compris que prendre l’écologie au sérieux impliquait, à terme, une décroissance matérielle. Ce qui détruit l’habitabilité de la planète, ce n’est pas le fait d’aller chez son psychiatre à pied, ce sont les objets qu’on produit, leur masse, les surfaces qu’on aménage, les services qu’on sollicite. En somme, ce sont les manières de créer la richesse matérielle.
Aujourd’hui, le clivage droite-gauche passe notamment à travers les questions écologiques. Même si la gauche n’en maîtrise pas toujours toute la complexité, elle en reconnaît les fondements scientifiques, là où s’installe à droite un déni croissant des expertises. Dans ce contexte, la Charte demeure un garde-fou face aux détricotages politiciens.
Du côté de l’électorat, comment expliquer l’adhésion croissante aux reculs environnementaux ?
Nous sommes dans une situation paradoxale. Les personnes inquiètes face au climat restent nombreuses, comme le montre l’enquête de l’Ademe sur la perception du climat par les Français. L’enquête du Shift Project auprès des agriculteurs révèle qu’ils sont massivement préoccupés par le dérèglement climatique, reconnaissent que les produits qu’ils épandent les mettent en danger, et votent pourtant majoritairement pour la FNSEA ou la Coordination rurale. Cette contradiction est une énigme, mais elle reflète un malaise plus général : l’angoisse est là, mais elle ne trouve plus d’expression politique adéquate.
On observe aussi un effondrement du degré d’information et de l’appétence intellectuelle des populations. Le suivi du QI mondial depuis les années 1970, à méthodologie constante, montre une baisse que l’on peut relier à l’essor des réseaux sociaux et à leur impact délétère sur la capacité de concentration. Pour des raisons commerciales, l’audiovisuel s’est aussi engouffré dans l’industrie du temps de cerveau disponible, au prix d’un appauvrissement des contenus. Cela crée des populations plus vulnérables, moins aptes à remettre les faits en contexte.
En 1968, lorsque les chars russes entraient à Prague, que vous ayez été gaulliste ou communiste, il était clair qu’il y avait des chars, qu’ils étaient venus dans Prague et qu’ils étaient russes. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, on pourrait voir circuler des messages contestant l’existence même d’un fait aussi simple. Cet affaiblissement des capacités de réflexion collective n’est peut- être pas volontaire, mais il est clairement le produit d’une logique commerciale poussée à l’extrême.
L’humanité est complexe et rarement rectiligne. Nous vivons une torsion particulièrement violente, que nous peinons encore à conceptualiser. Lorsque nous passerons de 1,5 à 2 °C de réchauffement, les événements extrêmes altérant l’habitabilité de la Terre doubleront en intensité : la production alimentaire deviendra plus incertaine et les destructions d’infrastructures se multiplieront. Un réassureur comme Swiss Re estime déjà que le système ne tiendra pas. Une étude d’actuaires internationaux associés à l’université d’Exeter évoque, à 2 °C, une baisse de 25 % du PIB mondial et jusqu’à 2 milliards d’humains qu’on ne pourrait plus nourrir.
Dans ces conditions, le déni simpliste de la droite et de l’extrême droite ne pourra pas durer indéfiniment. D’un côté nous avons Trump climatosceptique qui repart en arrière, de plus en plus impopulaire, et de l’autre une Chine qui est en passe de remporter son pari de décarbonation et qui progresse sur le plan de la considération de la biodiversité.
Et notre gauche dans tout ça ?
Si elle reste dans l’argumentation constructive et nuancée, elle se fait dépasser par des discours clivants. Mais si elle adopte des stratégies médiatiques tapageuses, elle risque de se dissoudre dans le même système commercial délétère. Il existe pourtant des voies de compromis. Aux États-Unis, des responsables comme Gavin Newsom ou Zohran Mamdani ont su gagner en popularité en se concentrant sur des enjeux concrets, comme le coût de la vie à New York. Mamdani n’aborde pas tous les problèmes, mais il a ciblé ceux qui comptaient réellement pour sa ville.
Pour les militants et sympathisants de gauche, l’enjeu est aussi de ne pas abandonner des sujets majeurs, notamment la question migratoire, à l’extrême droite. Ces politiques fondées sur la désignation d’ennemis sont absurdes et dangereuses, elles empêchent toute intégration réelle et finissent par produire les problèmes qu’elles fustigent. Réguler les flux migratoires se discute, à condition de faciliter réellement l’accueil de celles et ceux que l’on accepte.
Nous voyons déjà dans la vie associative ces jeunes qui vont protester pour la Palestine et pour les droits humains, qui font preuve d’une générosité qu’on aimerait voir portée et encouragée plus souvent par les partis. Pour conclure, même si nous ne sommes pas encore au bout du tunnel, ce n’est pas le moment de flancher. Il reste des raisons de croire que nos efforts préparent le terrain des luttes futures.