Javier Milei n’en finit plus de surprendre. Celui que nous avions découvert lors de la campagne présidentielle de 2023, vociférant, tronçonneuse en main, contre les dépenses publiques qu’il entendait supprimer, est parvenu fin décembre à faire adopter son budget 2026 par le Sénat argentin, à 46 voix contre 25.
« Vive la liberté, bordel ! »
Car, en dépit de ses excentricités, ce président ultralibéral au dogmatisme impeccable s’est révélé être un réformateur zélé. Professeur d’économie de métier, il s’est lancé dès son arrivée au pouvoir, en décembre 2023, dans une vague de réformes dignes d’une leçon inaugurale de Milton Friedman. La thérapie de choc tous azimuts de Milei touche à l’ensemble des politiques économiques : la politique monétaire (restriction de la masse monétaire en circulation), la politique cambiaire (dévaluation du peso, libéralisation partielle des changes), la politique budgétaire (réduction de la dépense publique de plus de 30 %, suppression de plus de 30 000 postes de fonctionnaires), la fiscalité (suppression annoncée d’une majorité des impôts nationaux pesant sur les citoyens et les entreprises, instauration d’un Régime d’incitation aux grands investissements [RIGI] pour attirer les capitaux étrangers).
Dans une Argentine ainsi libérée des entraves de l’État parasite, attractive pour les capitaux du monde entier, la libre concurrence exercée partout et tout le temps pourrait maximiser la richesse de chacun, et donc la prospérité de tous. Sur le papier, tout cela paraît fantastique. Il n’en a pas fallu davantage à certains, comme Éric Zemmour et Philippe de Villiers, pour crier à l’unisson du camp Milei : « Vive la liberté, bordel ! ». Mais en pleine crise budgétaire en France, l’Argentine séduit jusque dans le camp centriste : ce pays ne montre-t-il pas la voie d’une nécessaire cure d’austérité pour recouvrer indépendance financière et prospérité économique ? Arrêtez tout. Il est urgent d’abattre le mythe du succès des politiques économiques de Milei.
De la main invisible du marché au coup de pouce monétaire très visible de Donald Trump
En commençant par son piètre bilan sur la mère des batailles en Argentine : la lutte contre l’inflation. Reprenons le fil : après avoir réussi à stabiliser l’inflation autour de 30 % début 2025 (contre plus de 200 % en 2023), le président engage une libéralisation partielle des changes au printemps. La valeur du peso fluctue donc de nouveau en fonction de son offre et de sa demande sur le marché de la monnaie. Aussitôt, le cours de la devise se remet à plonger. La banque centrale ne parvient pas à juguler cette dévaluation du peso alors que ses réserves en dollars, avec lesquelles elle rachète la devise nationale pour soutenir artificiellement son cours, s’érodent dangereusement. À la fin de l’été, le spectre de la crise inflationniste reparaît donc, à un moment où Milei est fragilisé sur le plan politique sur fond d’accusations de corruption de son entourage, à quelques mois des élections législatives.
Son salut ne viendra que du sauvetage de son allié Donald Trump : les États-Unis accordent une ligne de financement de 20 Mds USD à l’Argentine via un échange de devises (« credit swap » en anglais) orchestré par la Réserve fédérale américaine en septembre. Ce disciple de la « main invisible » du marché s’en remet donc à l’interventionnisme monétaire des États-Unis, scellant son échec.
L’échec de la relance de l’investissement productif et le maintien des déséquilibres économiques
Une autre grande promesse électorale de Milei fut de relancer l’investissement industriel et productif dans le pays. À cet égard, les abattements fiscaux et les simplifications normatives offertes par le RIGI ont effectivement permis de concrétiser quelques gros projets d’exploitation minière. C’est par exemple le cas d’un projet porté par le Français Eramet pour l’extraction de lithium, minerai critique notamment pour la production de batteries électriques, et dont l’Argentine possède la troisième plus grande réserve mondiale.
Néanmoins, le RIGI a jusqu’à présent échoué à attirer des projets permettant de diversifier l’activité économique du pays, historiquement concentrée sur les industries pétrolières, gazières et d’extraction minière. L’Argentine reste par exemple largement dépourvue de filières de production manufacturière, du numérique ou encore des nouvelles technologies. Plus d’une dizaine de grands groupes comme HSBC, Carrefour et Whirlpool ont même annoncé l’arrêt de leur activité dans le pays sous la présidence de Milei. De fait, l’afflux massif de capitaux rêvé par Milei n’a pas eu lieu, en raison d’une appréhension toujours forte des investisseurs étrangers au sujet de l’instabilité chronique du pays. La banque centrale argentine a ainsi confirmé que le flux net d’investissements directs étrangers est négatif sur les onze premiers mois de l’année 2025, accentuant par ailleurs la pression à la baisse sur la valeur du peso.
Une pauvreté qui monte en flèche dans un marasme démocratique patent
Si la saignée austéritaire tarde donc à montrer un quelconque effet positif, elle choque d’ores et déjà par son coût social et humain exorbitant. Depuis 2023, 11 % de la population a basculé dans la pauvreté : ce sont désormais 53 % des Argentins qui vivent sous le seuil de pauvreté. 260 000 emplois ont été supprimés depuis fin 2023 et le taux de chômage est passé de 5,7 % en 2023 à 6,6 % au troisième trimestre 2025. C’est tout un pan de la population qui a déjà basculé dans la précarité, alors même que les effets de la baisse des dépenses sociales et du recul des services publics ne sont pas encore pleinement mesurables.
Élu sur la promesse du retour de la « Grande Argentine », Javier Milei n’a pour l’instant offert qu’asservissement monétaire et misère sociale. Il sort néanmoins conforté de la récente séquence budgétaire, en ayant tiré profit de sa nette victoire aux élections législatives d’octobre 2025. Victoire néanmoins obtenue avec 33 % d’abstention dans un pays où, rappelons-le, le vote est obligatoire. Visiblement, pas de quoi interrompre son récital ultralibéral en si bonne route. Mais jusqu’à quand le peuple argentin pourra-t-il tenir ?