La désindustrialisation et le déclassement territorial
La note « Pour une stratégie de reconstruction industrielle ancrée dans les territoires », publiée récemment à la Fondation Jean-Jaurès, montre que la désindustrialisation française s’est concentrée sur un petit nombre de territoires.
Entre 2006 et 2024, les deux tiers du déclin de l’emploi industriel ont été concentrés sur 284 intercommunalités, qui ne représentaient pourtant que 20 % de l’emploi industriel. Ces territoires étaient le plus souvent dépendants d’un faible nombre d’établissements industriels, positionnés sur des filières en difficulté comme l’automobile, le textile, l’électroménager ou la métallurgie.
L’effondrement industriel entraîne une spirale de déclassement : après les usines et leurs sous-traitants, ce sont les commerces qui ferment et les recettes fiscales qui diminuent. Soissons, dans l’Aisne, en donne une illustration brutale : la fermeture du site Michelin en 1999, premier employeur privé local, entraîne 450 licenciements directs, suivis de la liquidation d’autres entreprises et d’une fragilisation durable du centre-ville. Vingt ans plus tard, le taux de chômage atteint encore 26 %.
À Évreux, dans l’Eure, la perte de près de 3 000 emplois industriels entre 2006 et 2024 a profondément affaibli l’économie locale. La part de l’industrie dans l’emploi privé est passée de 20 % à 14 %, tandis que le centre-ville compte aujourd’hui plus de 100 commerces vacants et un taux de pauvreté de 29 %.
Les leviers municipaux de la reconstruction industrielle
Les trajectoires industrielles locales présentent une forte inertie, et sortir d’une phase de déclin est difficile. Pourtant, certaines collectivités parviennent à inverser la pente.
Le Dunkerquois en est l’exemple le plus spectaculaire : après les restructurations de la sidérurgie et les conséquences de la crise financière de 2008, le territoire perd, en l’espace de quelques années, des milliers d’emplois industriels. En 2014, sous l’impulsion de Patrice Vergriete, la communauté urbaine de Dunkerque engage un travail de longue haleine pour sortir de ce cercle vicieux.
Après avoir organisé des « États généraux de l’emploi local » pour définir collectivement les principaux axes de la stratégie de développement économique du Dunkerquois, la collectivité cherche à organiser un écosystème industriel dynamique, notamment sur les industries de la transition écologique. La communauté urbaine s’emploie, avec le grand port maritime, à pré-aménager des sites industriels « clés en main », investit dans des programmes de formation et dans le développement des infrastructures, jusqu’à la gratuité des transports en commun mise en place en 2018.
En 2022, ces efforts portent leurs fruits : Verkor choisit Dunkerque pour y installer sa gigafactory de batteries et est suivie par son concurrent Prologium et par de nombreuses implantations industrielles, notamment sur les filières de la transition. Ces nouvelles implantations créent près de 20 000 emplois, compensant largement l’impact de la crise de 2008.
Toutes les villes ne sont pas Dunkerque, avec ses aciéries, sa centrale nucléaire et sa zone portuaire. Mais toutes ont des leviers pour impulser une dynamique locale de reconstruction industrielle : se spécialiser sur quelques filières cohérentes avec les atouts du territoire, bâtir une offre de compétences et de formation alignée, réhabiliter les friches industrielles pour accueillir de nouvelles implantations sans alimenter l’étalement urbain et investir massivement dans les infrastructures de transport, d’énergie et de chaleur décarbonées.
Nos maires et présidents d’intercommunalités ne peuvent plus attendre une impulsion venue d’en haut, ni se réfugier derrière l’argument de leur impuissance : notre reconstruction industrielle ne sera possible qu’avec une pleine mobilisation des territoires.