Nicole Abar : « Changeons la société par le sport, le corps et l’égalité dès l’enfance. »

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AUTEUR : ISABELLE GRATIEN-EBOUé, MILITANTE SOCIALISTE DE LA SECTION DU 16èME ARRONDISSEMENT DE PARIS. PASSIONNéE DE SPORT.
Nicole Abar : « Changeons la société par le sport, le corps et l’égalité dès l’enfance. »

Lors du lancement du MOOC Egal Sport, porté par l’association Egal Sport en partenariat avec la Fédération Française de Football, plusieurs personnalités engagées pour l’égalité dans le sport ont pris la parole. Le Nouveau Populaire revient sur cet événement de novembre dernier au siège de la FFF. 

Parmi elles, Nicole Abar, pionnière du football féminin français éducatrice, militante et co-autrice de projets pédagogiques sur l’égalité filles-garçons par le sport. Pour le Nouveau Populaire, elle revient sur son parcours, son engagement, la question de la transmission, et le pouvoir du sport comme levier d’égalité.

Pouvez-vous vous présenter et revenir sur votre parcours ?

Nicole Abar : Je m’appelle Nicole Abar. Je suis une ancienne joueuse de l’équipe de France de football, où j’ai évolué de 1977 à 1987. J’ai été huit fois championne de France. En parallèle, j’ai obtenu un diplôme d’entraîneur. Je l’ai passé dans la même promotion que Didier Deschamps, à une époque où il n’y avait pas encore de promotion spécifique pour les femmes. Comme il n’y avait pas assez de femmes, nous passions ce diplôme en même temps que les hommes.

Quel est le sens de votre présence aujourd’hui, lors de ce lancement du MOOC créé par l’association Egal Sport ?

Nicole Abar : Mon histoire et mon engagement sur ce sujet remontent déjà à longtemps. L’année prochaine, cela fera 30 ans que je travaille sur cette thématique du rôle du sport, du corps, de la motricité et de l’espace dans la construction de la personnalité. Je trouve que c’est un sujet qui a été beaucoup trop longtemps oublié. Dans les années 1998, alors que je jouais au foot dans un club au Plessis-Robinson, le président du club a décidé d’évincer toutes les équipes féminines du club. Les filles jouaient deux niveaux au-dessus des garçons, et ne touchaient pas d’argent, alors que les garçons, eux, percevaient des primes de match. Cela m’a mise très en colère. Nous avons intenté un procès. Nous l’avons gagné, mais il a fallu cinq ans. Cette décision est devenue une jurisprudence française et européenne.

Ensuite, je me suis posée la question : as-tu vraiment changé le monde avec cette victoire juridique ? La réponse était non. Je suis alors allée vers l’éducation, convaincue qu’il fallait éduquer à l’égalité dès le plus jeune âge. J’ai inventé un projet qui s’appelle Passe la balle. Vingt ans après, j’ai lancé La Conquête de l’Espace, où je compare l’évolution des enfants. L’idée, c’est de mettre des enfants en activité de motricité, filles et garçons mélangés, et de faire en sorte qu’ils travaillent ensemble.

Concernant le sport de haut niveau, il existe un écart important entre les rémunérations dans le sport féminin et masculin. Qu’en pensez-vous ?

Nicole Abar : Il faut absolument donner à consommer du spectacle sportif féminin.

Les entreprises qui sont de futurs grands sponsors ne sont pas des philanthropes. Elles peuvent s’engager, décider de financer massivement le sport féminin, mais elles ne sont pas naïves : elles ont besoin d’audience. On vit dans une société qui se trouve presque dans l’impossibilité de donner à voir du sport féminin. C’est la structure qui veut cela. Les marques n’y trouvent pas leur compte. Elles ont besoin d’avoir une efficacité financière sur leur engagement.  Orange, partenaire de la FFF, a décidé de financer  à 50/50 le foot masculin et féminin au sein de cette fédération.  Il faudrait généraliser ce type de décision dans toutes les disciplines pour de meilleurs moyens pour créer des conditions d’entraînements de qualité au niveau des staffs médicaux, techniques, la prise en compte de la rémunération de ces sportifs et convaincre les médias avec plus d’espace pour que cela devienne la norme.

Lors de la dernière Coupe du monde féminine de Rugby, l’audience était très forte. Pourtant, derrière, peu de choses changent. Pourquoi ?

Nicole Abar : Merci pour cette question. On a eu la même chose en 2019 où il y a eu 6 millions de téléspectateurs sur le premier match de l’équipe de France. Mais aujourd’hui, dans les stades de D1 Arkema, on est revenu à environ 5 000 spectateurs. Même avec un renfort de promotion, pour notre équipe de France on arrive à 10 000-15 000 spectateurs. En Angleterre, ils sont à 100 000  et en Espagne, ils sont à 200 000. 

Notre société a été capable ponctuellement de créer de l’envie, de l’audience, de l’enthousiasme. Mais, derrière, les mentalités ne se transforment pas en profondeur. Donc on repart en arrière et il faut à nouveau recommencer. Donc si on ne  travaille pas sur ce qu’on vient de dire, sur le MOOC, la sensibilisation, la conscientisation des effets néfastes des stéréotypes, si on ne mobilise pas, si on ne fait pas du sport et du corps une activité de base essentielle, on n’ avancera pas. Car les mentalités reviennent au point de départ, malgré les succès évidents que ce soit pour le foot ou le rugby.

Certains sportifs expriment le fait que le sport ne fait pas partie de la culture française ? Qu’en pensez-vous ? 

Nicole Abar : Effectivement, le sport à l’école chez les tout-petits n’est pas une réalité. Avant même d’apprendre à lire, à écrire et à compter, on devrait pratiquer des activités physiques et sportives car c’est de là qu’on construit de l’estime de soi, et qu’on va relever des challenges et des défis et qu’on va permettre d’exprimer à 100% sa personnalité que ce soit pour soit et pour la société qui va en bénéficier. 

On parle aussi de lien social dans le sport ? 

Oui, le sport individuel ou collectif est une pierre angulaire de nos sociétés. Il permet de tester plein de choses et de trouver de la ressource dans tous les univers. Cependant, nous avons oublié le sport pour les femmes. C’est un vrai oubli malgré ce qu’ont fait les féministes depuis les années 70 que je respecte vraiment. Cette partie du corps de joie, d’exaltation, de bonheur, elles l’ont oublié. Parce qu’elles n’étaient pas conscientes de ce qu’elles n’avaient pas eu car elles ne l’ont pas expérimenté. Elles ne savent ce qu’elles ont perdu. Le principe de la République pour notre école c’est : les savoirs essentiels lire, écrire , compter, respecter autrui. Moi à l’Assemblée nationale j’ai dit , cela devrait être activité physique et sportive, motricité, lire, écrire , compter et respecter autrui. C’est cela qui devait être prioritaire.

Comment changer les mentalités concrètement ?Nicole Abar : Pour changer les mentalités, il faut le faire avec bienveillance, avec des outils suffisamment simples pour toucher plus le cœur que la tête. Conscientiser c’est faire sentir aux gens que c’est d’une violence individuelle subie par les filles et les garçons et que c’est une perte de potentiel et de capacité d’expression et de richesse pour la société dans son ensemble.  Donc aujourd’hui, il faut se rapprocher de tous les professionnels qui sont au contact des enfants. D’où le MOOC que nous avons présenté avec Egal Sport que j’ai cofondé. Avoir un outil accessible via internet partout dans le monde où chacun peut s’en saisir à son rythme et pour transférer dans sa vie personnelle et en tant que parent ou sa vie professionnelle. Si on le fait massivement, on peut espérer que dans 20 ans on aura changé la génération suivante et que le monde sera différent.

A la fin de ce séminaire, Nicole Abar a surtout rappelé une évidence souvent oubliée : l’égalité ne se décrète pas, elle s’apprend et elle s’apprend tôt, “ par le sport , le corps et l’occupation de l’espace”. Son parcours du terrain aux prétoires puis aux écoles, dit la même chose : on peut gagner une bataille juridique mais on ne change durablement les mentalités qu’en transformant les pratiques quotidiennes, celles des éducateurs, des enseignants, des clubs… et même des parents. 

C’est précisément l’ambition du MOOC porté par Egal Sport : donner des repères concrets pour repérer et déconstruire les stéréotypes sexués à travers la motricité et l’éducation sportive afin que la mixité devienne une expérience vécue, et non un slogan. Le lien du MOOC : https://egalsport.com/mooc