Entretien croisé avec Thibault Fouillet et Mathieu Couttenier
L’Europe de la défense revient au centre du débat à mesure que le retrait américain se confirme et que la guerre redevient une réalité sur le continent. Dans un entretien croisé, Thibault Fouillet et Mathieu Couttenier interrogent les conditions politiques, économiques et démocratiques d’une autonomie stratégique européenne.
Thibault Fouillet, directeur scientifique de l’Institut d’études de stratégie et de défense de l’Université Lyon 3, et Mathieu Couttenier, professeur d’économie à l’ENS de Lyon et directeur du Center for Economic Research on Governance, Inequality and Conflict, sont intervenus lors d’une soirée-débat animée par Théo Cohen, secrétaire fédéral aux questions européennes, à la fédération PS du Rhône, le 16 décembre, à Lyon.
Le tournant géopolitique inévitable
Théo Cohen – Lors d’une conférence à Munich, le 25 novembre dernier, le grand philosophe allemand Jürgen Habermas évoquait la « liquidation démocratiquement légitimée » de la puissance américaine et estimait que les Européens devaient accepter de « poursuivre seuls leur chemin ». Quel regard portez-vous sur cette déclaration ?
Thibault Fouillet – Cette phrase révèle vingt-cinq ans de décalage croissant entre appareil politique et armées. Pendant que l’on théorisait la fin de la guerre, les militaires travaillaient déjà sur son retour.
Le pivot américain vers l’Asie date de 2011, pas de Trump. Trump exprime brutalement une lame de fond : l’Europe cesse d’être le centre de gravité de la géopolitique mondiale pour Washington. Quand un président américain affirme qu’il n’appliquera pas l’article 5 de la Charte de l’OTAN [qui garantit la sécurité collective de ses membres, NDLR] qu’aux pays qui « paient assez », c’est un changement de nature.
La vraie question : sommes-nous prêts à penser une défense européenne autonome ? À gauche, sommes-nous prêts à réinvestir la question de la puissance que nous avons abandonnée aux autres ?
Mathieu Couttenier – Ce qui frappe, c’est que nous découvrons ce retour de la guerre par l’invasion russe de l’Ukraine. Mais la violence n’a jamais disparu : un individu sur huit dans le monde a été exposé à un événement violent à moins de cinq kilomètres de chez lui. La plupart des conflits actuels sont des guerres civiles où groupes armés et États s’affrontent.
Les politiques européennes — commerciales, extractives, climatiques — contribuent à créer ces situations que l’on prétend ensuite gérer militairement. Penser une stratégie proprement européenne suppose de ne pas réduire la défense aux moyens militaires, mais d’y intégrer prévention des conflits, réduction des inégalités et cohésion sociale.
La fracture idéologique avec Washington
Théo Cohen – La stratégie de sécurité nationale publiée par l’administration Trump le 5 décembre dernier agite le risque d’un « effacement civilisationnel » de l’Europe et vante une vision purement transactionnelle des relations internationales. Comment articuler cela avec une Europe attachée au droit international et au multilatéralisme ?
Thibault Fouillet – Trump pousse une logique qui s’amorce depuis quinze ans, mais ne l’invente pas. Ce qui menace l’OTAN, c’est que la garantie devient conditionnelle. Le scénario le plus dangereux n’est pas l’invasion de Paris, mais un test limité en territoire balte qui force le choix : serait-on capable de mourir pour Vilnius [la capitale de la Lituanie, NDLR] ?
Trump révèle alors nos contradictions : on a profité du parapluie américain pour sous-investir en défense. Aujourd’hui, il faut choisir : accepter une dépendance assumée, ou construire à quelques-uns une véritable Europe de la défense avec mutualisation industrielle et doctrinale.
Mathieu Couttenier – La logique transactionnelle n’est pas nouvelle ; elle est juste affichée sans masque. Ce qui change vraiment, c’est l’interdépendance économique. Les chaînes de valeur mondialisées, la concentration de ressources comme les terres rares entre les mains de quelques puissances créent des rapports de force nouveaux. La géoéconomie devient centrale : qui contrôle quoi, avec quelles vulnérabilités ?
Les sanctions contre la Russie l’illustrent : elles pénalisent Moscou mais coûtent cher aux Européens. Paradoxalement, les régions russes les plus touchées par ces sanctions soutiennent davantage Poutine. Si l’Europe veut répondre autrement que par l’indignation, elle doit articuler stratégie militaire et stratégie économique, au lieu de traiter la défense d’un côté et le commerce de l’autre.
Assumer l’économie réelle de la défense
Théo Cohen – Les propos du général Mandon, chef d’état-major des armées, le 18 novembre, à l’occasion du Congrès de l’Association des maires de France, sur la nécessité « de perdre nos enfants » ont créé un électrochoc politique. Comment expliquez-vous cette sortie médiatique ?
Thibault Fouillet – Ce choc révèle une déconnexion profonde entre société, politique et armées. Avoir fait miroiter la « guerre zéro mort » était une illusion occidentale : zéro mort, mais chez nous.
Ce que dit le général Mandon, maladroitement, c’est que la défense est un choix d’assurance : plus on veut être couvert, plus on paie. La vraie question : qu’acceptons-nous de sacrifier, pour défendre quoi ?
Concernant la menace des drones russes et notre capacité à nous défendre, les États de l’Est construisent déjà des défenses en profondeur. Une capacité anti-drone européenne n’est pas absurde. Ce qui pose problème, c’est l’ambiguïté : on veut « l’Europe de la défense », mais on crie à l’atteinte à la souveraineté dès que la Commission veut structurer les investissements.
Mathieu Couttenier – La question du sacrifice renvoie à deux notions : le coût d’opportunité et la cohésion sociale. Investir massivement en défense n’est pas neutre : ce sont des milliards qui ne vont pas ailleurs. Le secteur militaire n’est peut-être pas le meilleur levier économique dans une économie inégalitaire.
La cohésion sociale est l’autre enjeu. Les individus s’engagent quand ils n’ont rien à perdre. Dans nos sociétés riches, le coût d’opportunité est élevé. Si la société est fragmentée et le bien commun fragilisé, pourquoi risquerait-on sa vie pour un voisin inconnu ?
En posant la question des « enfants » et des sacrifices, Mandon force à reposer une question politique : quel récit collectif justifie, ou refuse, ces sacrifices ?
Au fil de cet échange, un même constat s’impose : l’Europe de la défense n’est pas simplement une affaire de budgets ou de matériels, mais un choix profondément politique. Entre retrait américain, retour de la guerre de haute intensité et réalité des interdépendances géoéconomiques, l’Union ne peut plus se contenter d’un rôle de spectatrice protégée. Pour Thibault Fouillet comme pour Mathieu Couttenier, l’enjeu n’est pas seulement de « faire plus de défense », mais de dire clairement au nom de quelles valeurs, avec quels partenaires, et à quel prix humain, social et démocratique nous acceptons de nous défendre. Autrement dit : l’Europe de la défense ne deviendra un levier de puissance légitime que si la gauche y réaffirme ses exigences de cohésion sociale, de justice et de contrôle démocratique, plutôt que de laisser d’autres définir seuls ce que « sécurité » veut dire.