Analyse par CAROLINE RACINE

La milice de l’ICE au royaume de Trump : l’entrée dans le fascisme du XXIe siècle ?

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AUTEUR : CAROLINE RACINE

Renee Good et Alex Pretti sont morts sous les balles d’agents de l’ICE, à quelques semaines d’intervalles. Dans les deux cas, l’administration Trump a d’abord menti, avant que des images indépendantes contredisent ces récits. Ces affaires posent une question centrale : jusqu’où l’appareil répressif américain peut-il encore aller ?

La milice de l’ICE au royaume de Trump : l’entrée dans le fascisme du XXIe siècle ?

Il aura fallu que deux personnes blanches meurent sous les coups des milices trumpiennes, pour que l’on ose enfin se pencher sur le régime qu’étaient en train de devenir les Etats-Unis. D’abord Renee Good, tuée alors qu’elle obtempérait et ne présentait aucun signe de violence lors d’un contrôle de la United States Immigration and Customs Enforcement (ICE). Ensuite, ce fut le tour d’Alex Pretti, manifestant à Minneapolis faisant usage de sa liberté d’expression contre l’ICE et ses pratiques après la mort de Renee Good quelques semaines plus tôt. Comme Renee, Alex fut abattu, par un groupe d’agents de l’ICE, alors qu’il ne présentait aucun signe de violence, si ce n’est de s’être exprimé à leur encontre. 

Dans la soirée de l’assassinat, l’administration Trump dénaturait déjà les faits, présentant Alex Pretti comme un dangereux terroriste ayant braqué une arme sur les hommes de la ICE. Trop tard pour les Républicains de la Maison-Blanche, plusieurs vidéos circulaient déjà sur Internet, brisant leur mensonge.

Au-delà du Trumpisme : le basculement vers le fascisme du XXIe siècle

« Yes it’s fascism », titrait le 25 janvier 2026, Jonathan Rauch dans The Atlantic au sujet de Donald Trump. 

Le titre de l’article peut paraître peu innovant au milieu des discours politiques souvent friands du terme : l’on se rappellera de Biden, qui au sujet des soutiens de la politique MAGA parlait même de « semi-fascisme » ; ou encore de Kamala Harris, qui lors de sa campagne, avait qualifié Donald Trump de fasciste.

Pourtant, l’usage même du terme fascisme pour parler des Etats-Unis n’est pas aisé. Les historiens tels que Roger Griffin et de Daniel Steinmetz-Jenkins, montrent notamment le danger de l’usage d’un tel terme, en ce qu’il réduirait le contexte historique en un combat dual entre “l’ennemi fasciste et le vaillant antifasciste”.

Pourtant, et c’est ce que démontre aussi Jonathan Rauch dans son article, les derniers événements liés à la ICE, rendent ce régime suffisamment proche des critères du fascime pour en parler ainsi. Une telle conclusion a été notamment partagée dans le revirement important de Robert Paxton, qui s’évertuait à faire un usage prudent du terme, jusqu’à ce que le Capitole fasse l’objet d’un assaut par les supporters de Trump, le 6 janvier 2021.

Paxton avance toutefois que l’usage du terme, même s’il permet d’expliquer en partie la transformation du régime trumpiste, est complexe dans sa résonance. (“I still think it’s a word that generates more heat than light”).

En connaissance de cause, et aussi car ce terme est peut-être le seul terme que nous ayons pour qualifier ce que le Trumpisme est, nous avons fait le choix de le conserver. Aussi, parler seulement de Trumpisme, ne permet pas encore de démontrer les ravages de ce système, qui à l’avenir aura certainement autant de résonance que le terme Nazisme. 

Afin de démontrer la véritable transformation des Etats-Unis, nous avons décidé non pas de couvrir les deux derniers événements tragiques de Minneapolis, déjà très abordés dans la presse nationale ; mais davantage de nous concentrer sur les conditions de détention des populations concernées par les pratiques de l’ICE.

L’ICE et l’industrie de la détention : une organisation systémique

Lorsque l’on navigue dans la presse américaine, la simple écriture du terme ICE dans la barre de recherche du New York Times ou du Washington Post (quoique de moins en moins pour ce-dernier maintenant détenu par Jeff Bezos), donne à voir les pires horreurs pratiquées au pays du capitalisme roi, où le détenu est devenu objet de spéculation. 

En octobre 2025, le Migration Policy Institute, faisait l’état des lieux des « centres de détention pour l’immigration », lesquels se sont vu attribuer en vertu du One Big Beautiful Bill Act (notez la qualification des textes budgétaires de Trump), un budget record de 45 milliards de dollars sur trois ans sur un total de 170,7 milliards de dollars dédié à « l’immigration et au renforcement des frontières ». Naissent alors, outre des centres pénitenciers gérés par des États fédéraux ; des centres pénitentiaires (de concentration ?) appartenant à des groupes privés tel que le fameux Delaney Hall situé dans la ville de Newark dans le nord du New Jersey, où le maire de la ville opposé à l’installation d’un tel centre, a été arrêté par des agents du Département de la Sécurité intérieure des Etats-Unis (DHS). 

En mars 2025, on comptabilisait déjà plus de 36 000 lits proposés par les centres de détention privés, contre seulement 4000 dans les prisons publiques. Les nouvelles mesures de Trump ne vont qu’aller crescendo, en faveur de ces centres de détention privés, ayant notamment financé la dernière campagne électorale républicaine, à hauteur de 2 millions de dollars par le biais des Political Action Committees (PAC)

Comme le craignait Heidi Altman, vice-présidente de la politique au National Immigration Law Center, les comptes à rendre seront moindres face à des gestionnaires privés, et les abus seront plus importants, notamment avec certainement davantage de décès. Heidi Altman ne se trompait pas, rien que sur l’année 2025, 32 personnes sont mortes dans ces centres de détention, et l’on dénombre déjà 4 morts sur les tout juste dix premiers jours de l’année 2026. 

A la lecture de différents rapports de parlementaires et comptes rendus de journalistes ayant interviewé des rescapés de ces centres, publics comme privés, le dégoût ne fait que croître, la tristesse aussi. Certains détenus font état de l’absence d’eau potable, d’autres de la présence d’enfants de 5 ans à peine. La cruauté est omniprésente, un jeune homme de 23 ans, arrêté au printemps 2025, en bonne santé, a perdu la capacité de marcher après avoir ressenti des douleurs importantes dans ses parties génitales et ne pas avoir pu se laver, ni changer de vêtements durant la totalité de son incarcération. Il a été transféré dans un hôpital le plus proche seulement après que ses symptômes aient véritablement empirés. De même, le 31 octobre 2025, le sénateur Jon Ossoff rendait un rapport accablant sur les conditions de détention dans ces centres. Il y met notamment en avant le manque de soins et la négligence médicale, lesquels ont par exemple donné lieu à un arrêt cardiaque du fait de l’absence de prise en charge de douleurs à la poitrine signalée durant plusieurs jours par un détenu. Des cas de paludisme non traités sont aussi décrits, ainsi que la présence de nuisibles et d’excréments d’origine animale dans la nourriture qui est servie. Certains détenus n’ont aussi pour certains pas été nourris durant plus de 36 heures, d’autres encore se sont vu servir de la nourriture avariée.

L’appareil répressif des États-Unis : un mécanisme désormais hors de contrôle ?

Alors que l’horreur des centres de détention est documentée, une bataille politique féroce paralyse Washington. Face à l’expiration du financement du Département de la Sécurité intérieure (DHS) ce vendredi 13 février 2026, les Démocrates tentent d’imposer dix « garde-fous » pour encadrer l’ICE. Ils exigent notamment l’usage de mandats judiciaires pour les arrestations et l’interdiction pour les agents de porter des masques, dénonçant une « police secrète » devenue hors de contrôle. Mais au Capitole, les Républicains, comme le Président de la Chambre des représentants et proche du camp Trump, Mike Johnson, rejettent fermement ces mesures qu’ils jugent « irréalisables », accusant l’opposition de vouloir paralyser les expulsions. Ce bras de fer institutionnel, qui pourrait mener à un troisième shutdown sous l’ère Trump, illustre l’incapacité du système à réformer une agence dont les méthodes, entre profilage racial et usage de la force létale, ébranlent désormais jusqu’aux fondements du droit constitutionnel américain.

Il est de nécessité de davantage s’intéresser à tout l’engrenage répressif qui se met en place aujourd’hui aux États-Unis. Malgré la remontée des démocrates dans les sondages, ainsi que la tenue des élections de mi-mandat en novembre prochain, tout porte à croire qu’un tel engrenage ne peut plus aisément être défait. Dès lors, tout ce qui peut être fait pour mettre en exergue ces pratiques, tout ce qui révélera ce qui se passe dans ce qui était anciennement une grande démocratie, même imparfaite, sera une aide pour ceux qui subissent aujourd’hui cette répression, cette déportation, et qui en meurent.