Pendant des décennies, l’Europe a vécu sous une sorte de « parapluie de protection » américain. Mais aujourd’hui, le propriétaire du parapluie a décidé de changer les règles. Début décembre 2025, avec leur Stratégie nationale de sécurité, puis le 23 janvier 2026 avec leur nouvelle stratégie de défense (NDS), les États-Unis ont mis fin à l’époque du « parapluie » gratuit pour l’Europe. Cette nouvelle doctrine transforme la protection militaire des alliés en un pur contrat commercial : l’Amérique ne protège plus par principe, mais par intérêt.
Dans ce nouveau monde dirigé par le slogan « America First », la France (comme le reste du monde) n’est plus traitée comme un partenaire d’égal à égal. Elle est désormais vue comme une « personne à charge » dont Washington refuse de payer la facture, exigeant que chaque allié finance sa propre sécurité ou serve les intérêts industriels américains.
Pour asseoir cette domination, Washington impose désormais un « prix d’entrée » colossal : chaque allié doit consacrer 5 % de sa richesse nationale (PIB) à la sécurité. Ce n’est pas un simple calcul comptable, c’est un filtre politique : seuls ceux qui acceptent de transformer leur économie pour suivre la cadence américaine, et selon les souhaits américains, auront le droit d’être entendus par les États-Unis. Les autres n’auront qu’à suivre les ordres.
Plus inquiétant encore, cette stratégie vise à « puiser dans la production » des pays alliés. L’objectif n’est pas de nous aider à être indépendants, mais d’utiliser nos usines et nos ingénieurs pour gonfler l’arsenal américain et sécuriser ses propres stocks. Ce que Washington appelle « coopération » ressemble en réalité à une mise sous tutelle : nous fournissons le savoir-faire, mais c’est l’Amérique qui fixe les règles, garde les commandes et redevient le seul maître du jeu industriel.
LMB Aerospace – la cession d’un verrou technologique invisible
C’est dans ce contexte que la France a validé, le 26 décembre 2025, le rachat d’une PME française, la pépite corrézienne LMB Aerospace, par l’américain Loar Group, pour 367 M€.
Pour comprendre l’ampleur du séisme, il faut regarder de près ce qu’est LMB Aerospace. Loin des tours de La Défense à Paris, c’est en Corrèze, juste à côté de Brive-la-Gaillarde, que cette PME d’excellence fait vivre un savoir-faire unique. Véritable fleuron de notre industrie régionale, elle emploie environ 80 personnes, des techniciens et ingénieurs spécialisés dans ce que l’on pourrait appeler « l’orfèvrerie thermique ». Son rôle est vital : elle fabrique les ventilateurs et les moteurs électriques ultra-performants qui empêchent les composants électroniques de nos armes les plus sophistiquées de surchauffer ou de fondre en plein combat. C’est le type même d’entreprise stratégique « de l’ombre » : on ne remarque son importance que lorsqu’elle change de main.
En acceptant le rachat de LMB par des intérêts américains – car oui, la France a dû donner son accord pour cela –, le gouvernement français valide précisément le scénario écrit au Pentagone : l’intégration forcée de nos industries stratégiques dans une chaîne de valeur contrôlée par Washington.
Car LMB produit des ventilateurs, moteurs et systèmes de refroidissement pour des environnements extrêmes : des pièces discrètes, mais décisives, présentes dans des programmes stratégiques, du Rafale aux sous-marins nucléaires, en passant par le char Leclerc et nos hélicoptères Tigre. Quand un pays perd la maîtrise de ces maillons, il perd une part de sa liberté d’action, surtout en temps de crise.
Le mirage de la golden share
Le gouvernement invoque une « golden share ». Très bien : ce dispositif nous donne un droit de veto ponctuel sur certaines décisions de la société LMB malgré sa vente… Mais une golden share ne décide ni des priorités d’investissement, ni de l’allocation des capacités, ni de l’ordre des clients servis quand la production est saturée, ni des arbitrages d’ingénierie qui transforment un composant banal en goulot d’étranglement. Elle ne remplace pas la propriété. En période de tension, la « priorité des commandes » devient un acte politique déguisé : elle peut retarder un programme sans jamais l’assumer.
Et surtout, la golden share ne nous protège pas du risque majeur qui repose désormais sur l’exportation et l’autonomie d’action de cette entreprise, qui produit des pièces essentielles pour notre Défense nationale. En passant sous pavillon américain, même si l’entreprise continue de produire en France, les composants de LMB, essentiels à la régulation thermique de nos avions de combat et de nos sous-marins, risquent de tomber sous le coup de la réglementation ITAR (International Traffic in Arms Regulations).
Le piège de l’ITAR
Dès qu’un composant est classé ITAR, Washington dispose d’un droit de veto souverain sur la vente de l’équipement final. Un changement d’actionnariat n’« ITAR-ise » pas automatiquement un composant français ; mais il augmente le risque qu’une partie des produits, des données techniques ou des flux associés tombe sous le régime ITAR. Or l’ITAR est un levier de souveraineté. Dès lors, transferts, réexportations ou retransferts peuvent exiger une licence américaine. Concrètement : délais, conditions, incertitudes et refus si les intérêts des États-Unis ne sont pas alignés.
Le jour où un client jugé « problématique » par Washington se présente, la pression ne prendra pas la forme d’un discours, mais plutôt celle d’un formulaire, d’un délai, d’un veto. Demain, une négociation pour la vente de Rafale avec l’Inde, l’Indonésie ou tout autre partenaire peut buter sur cette friction : un composant discret devient un point de contrôle. Demain, un allié pas assez nationaliste et trop peu conciliant avec la politique de Donald Trump, et nous ne pourrons lui vendre nos matériels.
Enfin, la Stratégie nationale de défense américaine demande aux Européens de « prendre la tête » sur leur continent, tout en indiquant que le soutien américain sera « critique », mais plus limité. Traduisons : faites l’effort, financez, produisez, et acceptez que l’architecture demeure américaine. Dans une administration qui assume le marchandage, l’accès au marché, aux composants, aux licences et aux calendriers devient une monnaie d’échange. À ce jeu, celui qui tient la clé industrielle tient une part du politique.
La France doit cesser de confondre autonomie stratégique et éléments de langage. La souveraineté en défense ne se proclame pas ; elle se détient, morceau par morceau, dans la Base industrielle et technologique de défense (BITD). Trois réflexes devraient être automatiques : durcir sans naïveté le filtrage des rachats sur les maillons critiques, y compris quand l’acquéreur est un « allié » qui revendique le bras de fer ; mobiliser Bpifrance lorsque la continuité des programmes et la maîtrise des technologies l’exigent ; organiser une préférence européenne pour que chaque euro public renforce d’abord une chaîne de valeur européenne, au lieu d’alimenter notre dépendance.
Laisser partir LMB, c’est accepter que la pointe de notre épée dépende d’une chaîne industrielle que d’autres peuvent prioriser, ralentir ou conditionner. Dans un monde de rapports de force, cela s’appelle du déclassement. Et la France doit cesser d’être la spectatrice de son propre déclassement. La souveraineté commence au bilan : qui possède, qui décide, qui peut dire non. Il est temps de fermer la braderie. La sécurité de la Nation, en ces temps chahutés, n’est pas une variable d’ajustement budgétaire ou diplomatique.