Interview avec DYLAN BOUTIFLAT

« Sur Gaza, la question qui revient sans cesse est celle d’une trêve en trompe-l’œil. »

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AUTEUR : LA RéDACTION

Depuis trois ans, Dylan Boutiflat est secrétaire national aux relations internationales du Parti socialiste. Pour Le Nouveau Populaire, il revient sur le rôle méconnu mais stratégique de l’Internationale socialiste, sur les positions défendues par les socialistes français lors de son dernier conseil à Malte et sur les crises qui traversent aujourd’hui le Proche-Orient.

« Sur Gaza, la question qui revient sans cesse est celle d’une trêve en trompe-l’œil. »

La Rédaction : Vous revenez du Conseil de l’Internationale socialiste à Malte. Pour nos lecteurs, pouvez-vous rappeler ce qu’est l’Internationale socialiste et à quoi sert ce type de rencontre ?

Après l’avoir quittée en 2011 pour marquer son désaccord avec plusieurs partis qui réprimaient les printemps arabes, le PS est revenu à l’IS en 2022, lors de l’élection de Pedro Sánchez à la présidence et d’Olivier Faure comme vice-président. Depuis trois ans, je suis secrétaire national aux relations internationales du PS. Ce week-end, nous étions à Malte pour le Conseil de l’Internationale socialiste. Qu’est-ce que c’est ? C’est en quelque sorte notre conseil national mondial : près de 200 partis frères, issus de presque tous les États représentés à l’ONU. C’est un espace où les organisations régionales échangent, puis où des comités thématiques construisent des positions politiques.

Les thèmes de travail sont très variés et, cette année, ils portent notamment sur les conflits ou encore sur l’impact de l’intelligence artificielle sur le travail. Ensuite vient la séance plénière : deux jours très denses, avec des interventions de leaders comme Yaïr Golan, de représentants du Fatah ou encore du président Tshisekedi.

La Rédaction : Quelles positions la délégation socialiste française a-t-elle défendues lors de ces travaux ?

Sous l’autorité du premier secrétaire Olivier Faure, j’y ai défendu une idée simple : le multilatéralisme n’est pas une vieille lune. C’est un outil de pacification absolument nécessaire aujourd’hui. Ce qui est incroyable, quand on y pense, c’est que notre famille politique est la seule capable de mettre autour de la table Palestiniens, Israéliens et forces démocratiques du Proche et du Moyen-Orient. C’est ce que nous faisons, et cela montre que l’Internationale socialiste est loin d’être obsolète.

Nous avons également défendu la centralité du droit international. En Syrie, par exemple, la transition vers un État démocratique suppose que Kurdes, Assyriens-Chaldéens et autres communautés puissent dialoguer.

Nos liens historiques avec le mouvement kurde y jouent un rôle important : certains partis sont désormais membres à part entière, d’autres montent en statut. Plus il y a d’acteurs légitimes autour de la table, plus la paix est possible.

La Rédaction : Sur Gaza et, plus largement, sur les conflits du Proche-Orient, quelles analyses et quelles priorités ont émergé de ces échanges ?

Sur Gaza, la question qui revient sans cesse est celle d’une trêve en trompe-l’œil. Comme dans d’autres conflits — Ukraine, Grands Lacs — les effets d’annonce masquent souvent une réalité où le cessez-le-feu n’est pas respecté.

Des deux côtés, les opérations militaires continuent, les civils meurent et les Gazaouis vivent dans des conditions effroyables : absence d’abris, infrastructures détruites, accès difficile à l’eau, à la santé et à l’éducation.

En septembre 2024, nous avons parlé de « risque génocidaire », en nous appuyant sur les alertes de la CNCDH et de l’ONU. Ce n’était pas un mot lancé au hasard : les États, dont Israël et la France, sont signataires de la Convention pour la prévention du génocide.

Mais, au-delà des mots, notre responsabilité est de répondre aux besoins immédiats identifiés avec nos partenaires palestiniens et israéliens : aide humanitaire, reconstruction, infrastructures de base, accès à l’eau et aux denrées alimentaires essentielles, car la famine est bel et bien employée comme une arme de guerre.

Vient ensuite la question politique, aujourd’hui bloquée. La deuxième étape de l’accord de paix n’est pas engagée, parce que Benyamin Netanyahou refuse d’en entendre parler. Pourtant, il faudra bien proposer une perspective démocratique : organiser des élections, inexistantes depuis 2006, et soutenir des forces politiques très affaiblies — qu’il s’agisse du Fatah ou des démocrates israéliens.

Les uns font face à un pouvoir islamiste armé, les autres à un pouvoir autocratique. Les deux camps dominants ont intérêt à se maintenir par la force et par la guerre.

Notre travail consiste donc à maintenir un dialogue politique de long terme : sécurité, justice, institutions, biens communs. Et parmi ces biens communs, l’eau est centrale.

Au Proche-Orient, la raréfaction de la ressource joue un rôle déterminant dans les conflits. En Cisjordanie, les terres agricoles sont confisquées ; à Gaza, elles sont devenues inexploitables et les réseaux d’eau sont détruits.

Il ne faut jamais perdre de vue la solution politique, même quand l’urgence humanitaire absorbe tout. Nous répétons aux ONG, aux institutions internationales et à nos partenaires — comme la dirigeante des Démocrates israéliens Colette Avital, le porte-parole du Fatah palestinien Ahmed Fattouh et les représentants du Rojava — qu’il faut garder le cap, malgré les destructions et la fatigue immense des populations. C’est difficile, mais c’est notre rôle.

Pour que la paix soit de nouveau possible, nous demandons que la colonisation de la Cisjordanie cesse, que le Hamas soit désarmé et que des sanctions soient prises à l’encontre des membres du gouvernement Netanyahou s’il ne reconnaît pas la légitimité de l’Autorité palestinienne sur l’ensemble des territoires appelés à constituer l’État de Palestine. La France et l’UE doivent garantir le processus de paix en conditionnant leurs aides et leurs contributions, et appuyer les efforts de paix et de reconstruction des pays arabes. Nous allons rencontrer les ambassadeurs d’Égypte, de Jordanie et du Liban, mais aussi d’Israël et des États-Unis. Nous proposons également de lancer une campagne pour la libération de Marwan Barghouti et des Palestiniens retenus sans jugement, ainsi que de mobiliser la société civile israélo-palestinienne lors d’une conférence pour le dialogue et le vivre-ensemble.

Nous continuerons de relayer la parole des citoyens des deux pays qui dénoncent la corruption, l’autoritarisme et tous les obscurantismes religieux.