Depuis le 27 novembre dernier, la Délégation aux droits des femmes (DDF) du Sénat enquête sur la « montée en puissance des réseaux et mouvements masculinistes ». Au travers d’auditions d’associations, de militant·es engagé·es sur la question ou de sociologues, cette mission d’information parlementaire cherche à comprendre les phénomènes menant à la diffusion et à la banalisation du masculinisme. Quels effets ces mouvements ont-ils sur la perception des rapports de genre, et dans quelle mesure participent-ils à la banalisation du sexisme, à la remise en cause du principe d’égalité entre les femmes et les hommes ? Cette mission d’information est la bienvenue – et quelque peu inattendue de la part du Sénat –, ce sujet étant, jusqu’alors, trop peu investi par nos pouvoirs publics. Il faut désormais espérer que les recommandations qui en sortiront soient pertinentes et appliquées.
Une idéologie qui défend le « droit des hommes » mais vise la disparition du féminisme
Le magazine La Déferlante définit le masculinisme comme un mouvement « réactionnaire, misogyne et antiféministe », visant à défendre les « droits des hommes ». Né en Amérique du Nord avant d’émerger en Europe, il déplore une « crise de la masculinité » provoquée par la progression des droits des femmes. Le masculinisme se construit au fil du temps comme une opposition à toute forme de progrès dans l’égalité de genre. Selon cette idéologie, les militantes féministes auraient comme but ultime de réduire à néant les hommes. Rappel, s’il en faut : le féminisme vise à lutter contre les inégalités de genre, dont les femmes sont les principales victimes.
Selon Thomas Piet, auteur jeunesse auditionné par la DDF, sous couvert de défendre le droit des hommes, le masculinisme et ses adeptes ne cessent de vouloir réduire ceux des femmes. Ils tombent ainsi systématiquement dans le racisme, l’homophobie, la transphobie et le classisme, tout en renforçant la culture du viol. L’homme blanc, occidental, riche et hétérosexuel étant, selon eux, la norme, toutes celles et ceux qui s’en éloignent sont considéré·es comme inférieur·es. De naissance, les hommes et les femmes auraient des droits et des devoirs opposés, avec une obligation pour les hommes d’être forts, dominants et violents et une obligation pour les femmes d’être soumises et faibles. De plus, les femmes ne pourraient contrevenir aux diktats de beauté, développer des amitiés, travailler, s’exprimer publiquement. En bref, vivre.
La réponse réactionnaire à un mal-être exogène
Ce mouvement est en pleine expansion, notamment sur les réseaux sociaux. Les influenceurs masculinistes produisent de nombreux contenus sur Internet : vidéos, formations en ligne, e-books… Ce gain en visibilité est le produit d’une conjoncture bien précise : le backlash post-#MeToo et la montée en puissance de l’extrême droite. Pourtant, ces mouvements ne sont pas nouveaux. En effet, les mouvements antiféministes se construisent, selon l’historienne Christine Bard, en parallèle des mouvements féministes, en réaction à l’avancée de ces derniers. D’après Laura Verquere, docteure en sciences de l’information et de la communication, le masculinisme s’institutionnalise dans les années 1980 autour d’une « cause des hommes », qui consiste en la défense des droits des hommes face aux femmes.
Dans son audition devant la DDF, la chercheuse identifie trois piliers sur lesquels repose le mouvement actuel. Premièrement, l’égalité entre les sexes serait déjà acquise ; la lutte féministe serait donc dépassée et obsolète. Deuxièmement, le féminisme serait allé trop loin, instaurant une guerre des sexes au détriment des hommes. Enfin, la masculinité connaîtrait actuellement une crise sans précédent : les hommes seraient mis en danger par l’avancée des droits des femmes.
Sur la base de ces trois causes supposées, les masculinistes prônent un combat : reprendre possession de leur virilité. Et ce, en cultivant un mode de vie bien précis : sont mis en avant l’activité physique, la richesse et un certain goût pour la violence.
Le manque d’éducation en cause
Thomas Piet rappelle que le masculinisme ne doit pas servir à tracer une ligne entre hommes masculinistes et le reste des hommes. Il y a forcément du « eux en nous ». Tous les hommes – et les femmes – ont grandi dans ce terreau de domination, de violences et de prénotions. Sortir de ce mode de pensée est souhaitable pour tous et toutes : il nous faut réussir à rendre désirable le fait de combattre ces mouvements, ces stéréotypes de genre, d’écouter, de se renseigner.
Les hommes engagés sont aujourd’hui extrêmement minoritaires. Un rapport en date de 2024 du Haut Conseil à l’Égalité note que 37 % des hommes comprennent que davantage d’égalité de genre pourrait attaquer leurs privilèges. Pour ceux s’engageant publiquement, ils craignent le regard désapprobateur de leurs pairs. Paradoxalement, ils craignent de penser ou de tenir des propos erronés lorsque le public est davantage averti. Sont aussi avancés le manque de connaissances, l’ignorance. Mais qui, aujourd’hui, peut dire qu’il n’est pas au fait des systèmes d’oppression en place ? Celui qui reste ignorant aujourd’hui le fait par volonté et en toute conscience.
Dans son audition, Thomas Piet développe les leviers à mettre en place pour lutter contre la montée du masculinisme. Il plaide pour une réelle éducation à l’égalité des genres de manière continue sur toute la scolarité. Celle-ci ne serait pas concentrée sur les outils pour se défendre face au sexisme, mais elle apprendrait aux jeunes garçons à écouter, à ne plus nuire, à recevoir un « non » sans jamais le faire payer ou négocier. Il apparaît nécessaire de développer des réponses en ligne, notamment pour les plus jeunes durant l’adolescence, en opposition à celles développées par les masculinistes, qui eux sont présents sur le terrain pour répandre, un peu plus chaque jour, cette pensée extrêmement nauséabonde.
À l’heure où 1 jeune sur 2 (âgé de 25 à 34 ans et ayant connaissance de la notion) trouve que les discours masculinistes disent « enfin la vérité » (51 %), il est bon de rappeler que le masculinisme, tout comme l’homophobie, le validisme ou le racisme, n’est pas une opinion mais bien un délit. Indissociable de la montée de l’extrême droite, empreint de stéréotypes de genre et prônant une société toujours plus patriarcale, il menace et tue chaque jour.