Interview avec PATRICK KANNER

« Je préfère que les Français sortent la carte Vitale plutôt que la carte bleue : la solidarité, à la fin, ça coûte moins cher à tout le monde »

- TEMPS DE LECTURE : 6 min
AUTEUR : LA RéDACTION

Patrick Kanner, président du groupe socialiste au Sénat (SER – Socialiste, Écologiste et Républicain), détaille les priorités de la niche parlementaire de cette rentrée, centrée sur l’inclusion scolaire et la revalorisation des métiers du travail social. Un entretien exclusif du Nouveau Populaire.

« Je préfère que les Français sortent la carte Vitale plutôt que la carte bleue : la solidarité, à la fin, ça coûte moins cher à tout le monde »

La Rédaction – Ce mercredi 7 janvier se déroule au Sénat la niche socialiste de la rentrée. Elle est centrée sur la question sociale, autour de deux textes forts. Quel contenu politique avez-vous voulu mettre à l’agenda ?

Nous avons fait le choix de défendre deux propositions de loi très importantes pour nous, socialistes.

Il y a d’abord une proposition de loi visant à intégrer les accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) dans la fonction publique et à garantir, en conséquence, une meilleure inclusion des élèves en situation de handicap, notamment en milieu ordinaire. C’est un texte porté par Marie-Pierre Monnier et Colombe Brossel, membres de la commission de l’Éducation.

Il y a ensuite un deuxième texte majeur : une proposition de loi visant à revaloriser les métiers du travail social, portée par Annie Le Houérou, membre et cheffe de file de la commission des affaires sociales.

Nous avons choisi de défendre ces deux textes dans une même niche, dans un même espace réservé, parce qu’ils sont très attendus et qu’ils vont dans le même sens : celui d’une République bienveillante et empathique, une République qui inclut et qui protège les personnes les plus en difficulté, soit du fait de leur situation sociale, soit du fait de leur situation de handicap. Cette niche a pour objectif de reconstruire le lien social du quotidien.

C’est aussi une confirmation de notre modèle républicain, celui du pacte issu du Conseil national de la Résistance et des Jours heureux, aujourd’hui très largement fragilisé, pour des raisons budgétaires mais aussi idéologiques, par le gouvernement actuel et par la droite, obsédés par l’idée de remettre en cause en permanence ces acquis sociaux.

Cette orientation répond également à la préoccupation portée par Boris Vallaud autour de la démarchandisation de la sphère sociale. S’occuper d’enfants en situation de handicap, leur permettre de suivre une scolarité normale, ou revaloriser les métiers du travail social, c’est refuser la marchandisation du lien social dans notre pays.

La Rédaction – Les AESH subissent aujourd’hui une forte précarisation, avec des contrats courts et une grande insécurité, y compris pour les familles. Comment vos propositions y répondent-elles concrètement ?

On touche ici au « pourquoi » de ces deux textes. Les AESH, comme les travailleurs sociaux, exercent des métiers fondamentaux, en contact direct avec les publics les plus fragiles. Pourtant, ce sont aujourd’hui des métiers marqués par plusieurs phénomènes que nous combattons : la précarité statutaire et salariale, le manque d’attractivité, et, en conséquence, un nombre important de postes vacants.

Cela arrange le gouvernement de mettre en avant ces postes vacants : ce sont, pour lui, des économies de fait sur les dépenses publiques. Mais il faut poser la vraie question : pourquoi existe-t-il une telle crise de recrutement, qui fragilise l’ensemble des politiques d’inclusion et de cohésion ?

Pour nous, la réponse est claire : c’est la persistance d’une double peine. D’un côté, une situation fragile pour les professionnels, insatisfaisante sur les plans juridique et financier ; de l’autre, une fragilisation des personnes accompagnées, qui rend ces métiers encore plus éprouvants.

Derrière cela, il y a des milliers, des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de personnes concernées chaque année. Je pense notamment aux enfants en situation de handicap. Le comble, c’est que lorsque ces enfants ne peuvent pas suivre un parcours scolaire régulier, les parents sont parfois contraints de recourir à des structures beaucoup plus lourdes et beaucoup plus coûteuses que le milieu ordinaire. C’est un contresens, y compris sur le plan économique.

Valoriser ces métiers et en augmenter le nombre, c’est aussi générer des économies pour les politiques sociales en général, notamment pour les départements, qui sont en première ligne.

Il y a enfin un message politique commun : défendre ces personnels, c’est défendre les principes du pacte républicain. En intégrant les AESH dans la fonction publique et en revalorisant les métiers du travail social, nous affirmons une conviction simple : il ne peut pas y avoir d’inclusion scolaire, de protection de l’enfance, d’accompagnement du handicap ou de lutte contre les exclusions sans des professionnels reconnus, formés, sécurisés et justement rémunérés.

C’est ce modèle social que nous défendons à travers ces deux textes.

La Rédaction – Ces combats permettent-ils aussi de se positionner sur le sujet de l’école inclusive ?

Oui. Ils permettent surtout de donner enfin de vrais moyens à l’école inclusive, au moment même où sa promesse est fragilisée par une forme d’hypocrisie. On prétend inclure tout le monde sans mettre les ressources nécessaires. Il y a un affichage politique de principe, mais pas les moyens d’en faire une réalité pour les familles.

Il y a là une forme de cynisme des gouvernements successifs, notamment les plus récents, lié au manque de moyens et de recettes fiscales. On en revient toujours à la question budgétaire : quand on détruit chaque année 30, 40 ou 50 milliards d’euros de recettes fiscales, et qu’on dépasse aujourd’hui les 60 milliards d’euros de manque à gagner pour le budget de l’État, on fait des choix qui pénalisent d’abord les plus modestes.

Un enfant en situation de handicap issu d’un milieu modeste a moins de chances qu’un enfant issu d’un milieu aisé, qui trouvera toujours une solution. C’est là que se joue l’équité, et pas seulement l’égalité : donner plus à ceux qui en ont le plus besoin pour rétablir l’égalité républicaine.

La Rédaction – Si l’on entre dans le détail, quels sont concrètement les axes de ces deux propositions de loi, notamment celle portée par Annie Le Houérou ?

Concernant les AESH, nous défendons la création d’un statut officiel dans la fonction publique de l’État, avec un recrutement par concours et une intégration en tant que corps de catégorie B. Ce serait une petite révolution, que nous assumons pleinement : pour nous, c’est un poste central dans le périmètre du travail social.

Nous garantissons également un volume de travail annualisé sur la base d’un temps plein, donc une rémunération équivalente. Cela met fin à la succession de petits contrats, qui précarisent les travailleurs. Nous défendons aussi une formation théorique et pratique obligatoire avant l’entrée en fonction, ainsi que la mise en place de référents départementaux pour accompagner les AESH. L’objectif est clair : structurer une véritable filière et sortir de la crise des recrutements.

Parce que le handicap ne se limite pas au fauteuil roulant ou au handicap mental lourd. Il existe des handicaps légers, des troubles du comportement, ou même de la dyspraxie. Un accompagnement personnalisé permet à un enfant de retrouver toute sa place dans la société et, à terme, de coûter bien moins cher à la collectivité.

S’agissant des métiers du travail social, avec le texte porté par Annie Le Houérou, nous visons une hausse significative du niveau plancher de rémunération, avec une ouverture à la négociation salariale dans les branches sanitaire, sociale et médico-sociale. Nous proposons également la création d’un ratio minimal de travailleurs sociaux par personne accueillie dans les établissements. C’est une mesure structurante que nous assumons pleinement.

La Rédaction – Avec un texte comme celui porté par Annie Le Houérou c’est donc bien un choix de modèle de société que vous défendez ?

Oui, c’est notre modèle social. On nous reproche une dépense publique plus élevée qu’ailleurs ; et alors ? Oui, je préfère que les Français sortent leur carte vitale plutôt que  leur carte bancaire pour pouvoir se faire soigner correctement. . C’est un choix politique que je revendique.

Je préfère que les Français sortent la carte Vitale plutôt que la carte bleue : la solidarité, à la fin, ça coûte moins cher à tout le monde. Ce modèle issu du Conseil national de la Résistance est l’une des plus grandes richesses sociales créées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il ne faut pas en avoir honte : il faut l’assumer et en trouver les financements, y compris en demandant un effort accru aux plus favorisés.

Derrière ces deux textes, il y a le modèle social et le modèle de société que nous voulons pour notre pays : un partage de la richesse qui permette à chacun de trouver pleinement sa place.