Interview avec CORINNE NARASSIGUIN

Ce que la laïcité n’est pas

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AUTEUR : LA RéDACTION

Pour les 120 ans de la loi de 1905, Corinne Narassiguin revient pour le Nouveau Populaire sur le principe de la laïcité et surtout ce que n’est pas ce principe fondamental de notre patrimoine républicain.

Ce que la laïcité n’est pas

Dans les « essentiels » du rapport 2024 de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) publié le 18 juin 2025  sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, on trouve cette analyse concernant les registres d’intolérance de leur baromètre : « Contrairement aux idées reçues, s’agissant du sentiment antimusulman, les personnes qui sont hostiles aux Musulmans sont aussi les moins attachées à la laïcité, à l’égalité entre les hommes et les femmes, et les plus critiques envers l’homosexualité. »

120 ans après le vote de la loi de séparation des Églises et de l’État, beaucoup trop d’idées reçues déforment, instrumentalisent, font mentir le principe de laïcité.

Nous avons commémoré cette année les dix ans des terribles attentats des 7,8 et 9 janvier et du 13 novembre 2015. Nul besoin d’expliquer pourquoi la lutte contre l’islamisme reste un enjeu prioritaire pour notre pays. Mais trop souvent, à l’extrême-droite et de plus en plus souvent à droite, le respect de la laïcité sert de prétexte à la propagation des amalgames entre islamisme et Islam. 

L’islamisme est une idéologie politique qui vise à imposer une interprétation rigoriste de l’islam de manière totalitaire, selon laquelle la loi religieuse doit transcender et organiser les lois humaines. Cette idéologie est en contradiction directe avec le principe de laïcité. Mais cela ne peut en rien justifier de faire de la laïcité une arme contre la pratique de l’Islam en France. Pourtant, trop souvent ces dernières années, quand on parle de laïcité, c’est pour stigmatiser les musulmanes et les musulmans en sous-entendant que la pratique de l’Islam n’est pas compatible avec les valeurs de la République.

La laïcité, ce n’est pas faire la guerre au port du voile

L’extrême-droite n’a même plus besoin d’agiter ce chiffon rouge, la droite et même le centre-droit s’en chargent. Par exemple, la droite sénatoriale a voté en début d’année une proposition de loi pour interdire le port du voile dans les compétitions sportives, en invoquant le respect de la laïcité. Or, une telle interdiction par la loi est contraire à la laïcité. 

Alors oui, la confusion est facile, car le modèle ici est la loi de 2004 interdisant le port des signes religieux ostensibles à l’école. Cette loi-là s’appuie à juste titre sur le principe de laïcité. C’est une loi de liberté, d’émancipation. L’école de la République doit être un lieu où chacune et chacun peut apprendre à penser par soi-même, se construire en tant qu’individu libre, hors des pressions de son milieu social et familial. Pour qu’ensuite les adultes qu’ils ou elles deviendront fassent des choix véritablement libres, y compris le choix de porter le voile.

Mais interdire le port de signes religieux ostensibles dans les activités sportives en club, hors du cadre scolaire, qu’il s’agisse de personnes mineures ou adultes, y compris lorsque cela n’entrave en rien la pratique sportive, c’est piétiner le principe de laïcité qui garantit l’exercice de la liberté de culte. Il s’agit d’autant plus clairement d’une volonté de discrimination antimusulmane qu’on ne vise ici vraiment que le voile, pas les tatouages chrétiens de joueurs de foot, les bandeaux « 100% Jésus » ou les signes de croix réalisés en entrant en jeu.

La laïcité, ce n’est pas un féminisme.

Elle offre au féminisme un cadre pour se battre contre l’obscurantisme religieux à partir des valeurs républicaines d’égalité et de liberté, en restant à l’écart des débats théologiques.

Pourtant la stigmatisation des musulmanes qui portent le voile est aussi le produit d’un autre type d’amalgame, entre laïcité et féminisme. On y voit là deux amalgames qui s’opposent.

D’une part, il y a les féministes qui, pensant défendre le droit des femmes à s’habiller comme elles veulent, participent à propager l’idée que le principe de laïcité serait un obstacle à la libre pratique de l’Islam. Or, le droit des femmes à porter le voile, c’est justement le principe de laïcité qui le garantit déjà. Mais défendre ce droit n’est pas un combat féministe.

Sans aucun doute, beaucoup des femmes qui portent le voile en France vivent ce choix comme le plein exercice de leur liberté. Mais cela n’en fait pas un acte de féminisme.

Pour autant, cela ne donne pas raison à l’autre type d’amalgame entre laïcité et féminisme. Car une partie du mouvement féministe est parfois tentée de s’allier avec cette droite antimusulmane en tordant le principe de laïcité pour étendre les interdictions du port du voile. Il n’y a absolument rien de féministe à vouloir imposer à des jeunes femmes voilées qui ont librement choisi de faire du basket, du rugby ou de la boxe, ce que doit être la bonne voie de leur émancipation. 

La laïcité, ce n’est pas un principe à géométrie variable, qui s’applique différemment selon la religion. Quand ce sont les réseaux ultra-catholiques qui cherchent à faire pression sur des parlementaires, autrefois contre le mariage pour tous, plus récemment contre la constitutionnalisation de l’IVG, aujourd’hui contre le droit de choisir sa fin de vie, nous ne devrions pas être si précautionneux pour dénoncer cela comme contraire au respect de la laïcité.

La laïcité, ce n’est pas la liberté d’opinion, ni la liberté d’expression, ni la liberté de la presse. Ces libertés sont des droits constitutionnels établis depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Dessiner des caricatures du Pape ou de Mahomet, c’est l’exercice de la liberté d’expression. Qu’elles soient publiées par Charlie Hebdo, c’est l’exercice la liberté de la presse. Qu’on les trouve de bon ou de mauvais goût, c’est l’exercice de la liberté d’opinion. Nul besoin d’invoquer la laïcité pour affirmer leur droit d’exister et d’être publiées. Nul besoin non plus de se référer à la laïcité pour les critiquer positivement ou négativement.

La laïcité n’est ni un dogme ni une idéologie

La laïcité est un principe universel et intemporel qui établit un cadre juridique protecteur des libertés de conscience et de culte. C’est ce qui en fait un principe éternellement moderne.