Alors que la stratégie du Parti socialiste a fait gronder la droite et a pu être décriée à sa gauche, le plus grand groupe parlementaire d’opposition — Assemblée et Sénat — a su faire reculer le gouvernement sur de nombreux points, en luttant contre une vision austéritaire des finances publiques. Les budgets arrachés ne sont néanmoins pas socialistes, mais apparaissent plutôt comme des compromis lucides face aux assauts contre l’investissement public.
Le retour à la démocratie budgétaire ?
Si Sébastien Lecornu a hérité de François Bayrou d’une proposition budgétaire rétrograde, il a su se défaire d’une attitude stérile face au Parlement. Délaissé par Les Républicains, il n’a eu d’autre choix que de laisser la place à la discussion au sein de la représentation nationale. Dès Blois, avec leur contre-budget, les socialistes ont porté des propositions, notamment de financement des dépenses publiques, non pas en ponctionnant les assurés, les malades et les travailleurs, mais en promouvant la participation juste du capital aux efforts nationaux.
Cela faisait des années que le 49.3 et les contraintes calendaires balayaient les débats de l’Assemblée nationale. Les enrichissements adoptés par l’Assemblée nationale n’étaient pas examinés au Sénat, et la chambre haute s’en donnait à cœur joie pour durcir des textes déjà imprégnés de néolibéralisme. Cette année, la navette parlementaire a eu lieu ; la majorité sénatoriale a donc promis de nettoyer « au Kärcher » « l’hystérie fiscale » des députés. Malgré une opposition de façade au gouvernement Lecornu, les LR ont avancé au Sénat main dans la main en faveur d’un projet austéritaire. Cette alliance de polichinelle a mené à un budget ponctionnant les assurés, culpabilisant les malades et protégeant les très hauts revenus — budget que l’Assemblée a rejeté.
L’Assemblée nationale disposant du « dernier mot », les négociations ont repris afin de supprimer les pires dispositions. À l’appui de propositions concrètes, les socialistes ont fait évoluer le texte pour protéger les assurés et notre Sécurité sociale. Le 9 décembre, voter la copie finale du PLFSS n’avait rien à voir avec un ralliement à la macronie : la discussion a transformé en profondeur la copie initiale du gouvernement. Un soulagement pour les Français qui, lassés par ces débâcles et effets d’annonce, ont soutenu à 62 % la stratégie du PS pour préserver notre protection sociale (sondage Toluna Harris Interactive, réalisé les 9-10 décembre 2025). Car si le social reste sous-financé, l’hôpital dépossédé et les retraites en suspens, l’effondrement est évité.
Les grands acquis du PLFSS : les fruits d’une bonne négociation
Sur le budget de la Sécurité sociale, l’enjeu était clair : empêcher que l’ajustement budgétaire ne se traduise par des économies sur les soins, les retraites et les assurés.
Dans une Assemblée sans majorité absolue, le macronisme a dû reculer sous la pression parlementaire. Sur ce PLFSS 2026, les socialistes revendiquent plusieurs inflexions structurantes.
D’abord, l’Assemblée nationale a adopté la mise en pause de la réforme des retraites jusqu’au 1er janvier 2028, par un vote de 255 voix contre 146. Ce gel effectif de la montée en charge vers 64 ans ne vaut pas abrogation, mais il renvoie la décision à une prochaine séquence politique, notamment présidentielle. Concrètement, ce gel évite une montée en charge automatique de la réforme, qui aurait touché en priorité les salarié·es exposés à l’usure professionnelle et aux carrières hachées. En l’état, poursuivre aveuglément le recul de l’âge légal aurait signifié ignorer à la fois l’usure au travail et l’opposition massive exprimée dans le pays. Pour des millions de salarié·es proches de la retraite, ce gel n’est pas un slogan : c’est du temps gagné, moins d’incertitude et la possibilité de rouvrir le débat démocratiquement.
Ensuite, sur la santé, le gouvernement a dû relever l’objectif national de dépenses d’assurance maladie (ONDAM) à 3 %. Cet arbitrage permet d’éviter un nouveau tour de vis budgétaire sur les soins et l’hôpital. Sans ce relèvement, l’effort se serait traduit par des restrictions supplémentaires sur l’hôpital et la médecine de ville, déjà sous tension, avec des effets immédiats sur l’accès aux soins. Continuer à traiter ce dernier comme une variable d’ajustement comptable aurait conduit à des ruptures de prise en charge dont les plus fragiles auraient payé le prix. Derrière ce pourcentage, il y a des services hospitaliers qui évitent des fermetures, des soignant·es qui tiennent malgré l’épuisement, et des patient·es pour qui l’accès aux soins reste possible.
Enfin, l’Assemblée a validé une hausse ciblée de la CSG sur une partie des revenus du capital, portée de 9,2 % à 10,6 %, pour un rendement estimé à 1,5 milliard d’euros après réécriture, protégeant les petits épargnants. Cette hausse concerne une partie des revenus du capital, notamment les revenus financiers, et a été calibrée pour épargner les petits épargnants. Cette contribution, volontairement ciblée, permet de dégager des marges de financement sans alourdir la fiscalité pesant sur le travail ou les assurés sociaux. Ce choix ne constitue pas une refonte de la fiscalité du capital, mais il marque une inflexion claire : quand l’exécutif affirme qu’« il n’y a pas d’argent », la réponse socialiste est d’aller le chercher là où il est.
PLF : blocages macronistes et exigence fondamentale du repas à 1 euro pour les étudiants
Parallèlement, sur le budget de l’État, les offensives ultralibérales de la droite se sont accentuées après les compromis obtenus sur la Sécurité sociale. Sébastien Lecornu a longtemps hésité et privilégié son flanc droit, pourtant insuffisant pour garantir l’adoption du PLF. Une nouvelle fois, le gouvernement macroniste a défendu la multiplication des cadeaux fiscaux aux plus riches, faisant peser l’effort sur les personnes précaires, les classes moyennes, les services publics et les collectivités territoriales. Coûte que coûte, l’exécutif a refusé d’aller chercher les ressources là où elles se concentrent : sur le capital, fortement concentré et encore trop peu mis à contribution.
Pourtant, face à l’impasse d’une alliance avec la droite, qui ne dispose d’un véritable rapport de force qu’au Sénat, Sébastien Lecornu a dû se tourner vers la gauche pour avancer à l’Assemblée nationale. Le Parti socialiste a alors défendu des avancées concrètes, chacune répondant à un enjeu immédiat : la revalorisation de la prime d’activité pour soutenir les travailleurs aux revenus modestes, la suppression de l’année blanche fiscale afin d’éviter une hausse mécanique de l’impôt sur le revenu, le dégel des APL et l’abandon des coupes sur les bourses étudiantes pour préserver le pouvoir d’achat, le maintien de MaPrimeRénov’ et le renforcement du fonds vert pour soutenir l’investissement écologique et local, ainsi qu’un soutien accru au logement social afin d’éviter un coup d’arrêt aux constructions et aux rénovations.
Le résultat reste imparfait : l’offensive a été contenue, mais la bataille pour une société plus juste n’est pas encore gagnée ; une société où la dignité est accessible à toutes et tous, où le travail permet de vivre dignement et où l’éloignement durable de l’emploi est accompagné.
Dans la dernière ligne droite de la négociation budgétaire, les socialistes ont mis sur la table une exigence simple et immédiatement lisible pour la jeunesse : généraliser le repas CROUS à 1 euro pour l’ensemble des étudiants. Cette mesure ne sort pas de nulle part. Elle prolonge une bataille parlementaire engagée de longue date, notamment à l’initiative de la députée socialiste Fatiha Keloua Hachi, dont la proposition de loi a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 23 janvier 2025. Le cœur du dispositif est clair : mettre fin à une aide réservée aux seuls boursiers pour revenir à un principe d’universalité, car la précarité alimentaire n’est pas un statut administratif, mais une réalité sociale largement répandue.
L’enjeu est double : permettre l’accès à un repas complet et équilibré à prix réduit, soulager immédiatement les budgets étudiants et, très concrètement, ceux de nombreuses familles, dans un contexte de forte hausse du coût de la vie étudiante. Sur le plan budgétaire, la mesure est estimée à environ 90 millions d’euros par an, dont une part destinée à permettre aux CROUS d’absorber la hausse de fréquentation, l’État compensant afin d’éviter toute perte de recettes pour les structures de restauration universitaire.
C’est pour cette raison que, dans la négociation du budget 2026, les socialistes ont tenu ce point : un marqueur de justice immédiate, lisible et concret. Lorsque le gouvernement recherchait un accord de non-censure, des actes en direction de la jeunesse ont été exigés, et la généralisation du repas à 1 euro en faisait partie.
Ne pas avoir la négociation honteuse
Ces résultats sont contestés aujourd’hui à l’Assemblée nationale, par le RN, qui n’a pas su tirer son épingle du jeu de surenchère néolibérale, mais aussi par une partie de la gauche — celle qui a refusé le processus parlementaire, ses défauts comme ses avantages. Les motions de censure examinées en ce moment même à l’Assemblée nationale nous renvoient au premier examen du budget 2025. À l’époque, Michel Barnier avait refusé la discussion avec la gauche et avait préféré chercher une alliance avec le RN. Sa chute a démontré la futilité des compromissions avec le RN, mais nous a aussi enseigné les risques d’un budget uniquement concocté par les droites des hémicycles. Cette année, si la gauche s’était refusée à l’exercice parlementaire, les budgets de l’État et de la Sécurité sociale auraient été ceux de Bayrou : 40 milliards d’économies restrictives, sans aucune participation des plus aisés. Pour peser dans la balance budgétaire, il vaut mieux accepter d’alléger l’addition.
Depuis la rentrée budgétaire, le PS revendique une stratégie de conciliation utile : négocier pour protéger, plutôt que « faire tomber » sans rien obtenir. Olivier Faure l’a formulé sans détour en refusant « d’être dans la posture » et en disant chercher « des solutions, là où d’autres entretiennent des illusions » (Le Monde, 20 janvier 2026). Dans le même mouvement, il affirme que « nos conditions de non-censure seront remplies » (Le Dauphiné libéré, 20 janvier 2026). Boris Vallaud assume la même ligne de responsabilité conditionnelle : les annonces du Premier ministre « permettent d’envisager la non-censure » (Le Parisien, 18 janvier 2026). Autrement dit : pas d’adhésion, mais un rapport de force pour arracher des garanties concrètes et empêcher que l’ajustement budgétaire se fasse, une fois de plus, « sur le dos » des assurés.
C’est dans ce contexte que le débat sur les procédures parlementaires prend tout son sens. Après une séquence durant laquelle les socialistes ont fait pression pour que les débats aillent à leur terme et donc que le gouvernement n’utilise pas, a priori, le 49.3, ils ont haussé le ton sur l’éventualité d’un recours aux ordonnances de l’article 47 de la Constitution. Finalement, le gouvernement s’est résolu à faire vivre le débat parlementaire et n’a utilisé le 49, alinéa 3, qu’à l’issue de la CMP, ce qui a permis aux socialistes d’amender et de faire des propositions devant la représentation nationale.
Dans ces conditions et au regard des avancées arrachées, ils ont, en responsabilité, décidé de ne pas censurer le gouvernement dans le cadre de l’examen des textes budgétaires cette année. D’une certaine manière, ils ont enrichi la position de la gauche quant à l’usage du 49.3 : il sert désormais aussi à discipliner les macronistes et la droite dans le cadre d’un texte largement modifié par l’apport des oppositions. Nous ne sommes plus dans un 49.3-bâillon, mais dans un 49.3 de conclusion d’un débat budgétaire qui a déjà battu des records de temps d’examen.
Ce budget n’est pas celui des socialistes, et il ne le devient pas par le simple fait que le pire ait été évité. La responsabilité, ici, n’a pas consisté à accompagner l’austérité, mais à en fixer les limites.