Interview avec JOHANNA ROLAND

« Les maires sont en première ligne »

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AUTEUR : LA RéDACTION

À la veille des municipales de mars, Johanna Roland, la maire de Nantes et première secrétaire nationale déléguée du Parti socialiste revient, en exclusivité pour Le Nouveau Populaire, sur les grands enjeux de ce rendez-vous démocratique, à l’échelle locale comme nationale.

« Les maires sont en première ligne »

La Rédaction – Vous êtes d’abord connue comme maire de Nantes. Quels ont été les grands enjeux de votre mandat ? Comment avez-vous vu évoluer votre ville ? Quelles sont les grandes transformations que vous avez engagées pour y répondre ?

Comme partout, les villes sont traversées par des enjeux de justice, et les deux grands défis que sont la justice sociale et la justice écologique sont désormais étroitement liés. Les maires sont en première ligne. L’enjeu qui recoupe pleinement ces deux problématiques, c’est le logement. Emmanuel Macron avait promis un « choc de l’offre ». Nous avons surtout connu un choc tout court ; et surtout pour les classes moyennes et populaires, qui peinent à se loger et voient leur pouvoir d’achat amputé par les prix. Il faut à la fois pousser l’État à sortir de l’inaction et actionner localement tous les leviers. À Nantes, nous avons adopté à l’unanimité un plan d’urgence il y a deux ans, débloquant plusieurs milliers de logements. Pour le prochain mandat, j’ai pris l’engagement que la production neuve comprenne 40 % de logements sociaux et 20 % de logements abordables pour les classes moyennes. Cela traduit une vision universelle de la ville, avec une attention assumée pour les plus modestes et les classes moyennes. Nous avons mis en place des dispositifs permettant de devenir propriétaire des murs sans être propriétaire du foncier. Cela permet à des familles d’accéder à un logement à des coûts bien inférieurs au marché, tout en évitant la spéculation et l’explosion des prix. Certains doutaient de l’adhésion des Nantaises et des Nantais ; la demande a été massive. Nous allons donc élargir et changer d’échelle. C’est un outil très concret de justice sociale et territoriale.

Les villes produisent aussi près des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre du pays. Elles sont donc en première ligne sur l’adaptation au changement climatique. Là encore, il faut accélérer, en gardant en tête que les premiers à souffrir des conséquences sont les plus modestes et les classes moyennes. Une journée de canicule n’est pas vécue de la même manière au douzième étage d’une tour HLM que dans une maison avec jardin.

C’est pourquoi nous articulons en permanence la question sociale et la question écologique. Sur les mobilités, par exemple, nous avons mis en place la gratuité des transports en commun le week-end, dans une stratégie plus large : nouvelles pistes cyclables, nouvelles lignes de tramway, prolongement d’une histoire nantaise marquée par la réintroduction pionnière du tramway. Garder un temps d’avance sur les mobilités est essentiel.

Il y a aussi la question de la sécurité. Dans ce mandat à Nantes, j’ai doublé les effectifs de police municipale. La gauche doit l’aborder avec sérieux, détermination, sans démagogie et sans instrumentalisation, en partant de ses valeurs. La montée du narcotrafic dans les villes et les villages est la matrice d’une grande partie de la délinquance. C’est d’abord la compétence de l’État. Les socialistes ont été moteurs au Parlement. Jérôme Durain a été l’un des artisans de la loi récemment adoptée pour lutter contre le narcotrafic. Et sur le terrain, les maires prennent toute leur part dans le continuum de sécurité : éducation, prévention, sanction. Nous ne devons jamais accepter que le gouvernement se défausse sur les communes. Ils sont au pouvoir depuis dix ans ; la droite vient donner des leçons alors même que Nicolas Sarkozy a supprimé 10 000 postes de policiers. Quant aux instrumentalisations haineuses et xénophobes de l’extrême droite, combattons-les pied à pied.

Enfin, je veux terminer par la culture. L’exception culturelle française est désormais menacée de l’intérieur par une droite rétrograde et ultraconservatrice. La gauche doit la défendre et la promouvoir. Nantes est une grande ville culturelle, la deuxième de France en nombre d’ateliers d’artistes. Nous travaillons d’arrache-pied pour continuer à rendre la culture accessible à toutes et tous, avec le souci permanent que nos artistes se sentent bien à Nantes.

La Rédaction – À l’échelle nationale, en tant que Première secrétaire nationale déléguée du Parti socialiste (PS), quelles sont, selon vous, les grandes attentes des électeurs pour ces municipales ? Et comment le PS s’est-il organisé pour y répondre ?

Les électrices et les électeurs attendent de la clarté sur des solutions concrètes : se loger, se soigner, se nourrir, se déplacer, vivre en sécurité, élever leurs enfants dignement. La force des élections municipales, c’est qu’elles mettent en cohérence une vision de société et des politiques très concrètes dans la vie quotidienne. Les Français sont fatigués, en colère, lassés des injustices et de l’instabilité politique provoquée notamment par la dissolution. Les municipales peuvent être un moment de réconciliation dans une France traversée de fractures. Ma conviction est que ces municipales seront plus politiques que les précédentes : nous sommes à un an d’une présidentielle où le Rassemblement national n’a jamais été aussi haut. C’est la dernière étape avant 2027 pour organiser partout sur le territoire une riposte forte, afin de freiner la montée du RN et d’empêcher l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. Nous avons une responsabilité historique.

Le Parti socialiste s’organise depuis déjà plusieurs mois pour outiller nos candidat·es et faire de ces élections municipales une réussite. Pendant toute cette campagne, avec Olivier Faure et notre direction, nous irons rencontrer et soutenir nos candidates et nos candidats partout en France, mettre en valeur les réussites de nos maires, donner à voir la dynamique de nos listes et cette France de l’espoir que nous voulons bâtir dans la perspective de l’élection présidentielle à venir.

La Rédaction – Craignez-vous une carte électorale coupée en deux, avec des campagnes gagnées par l’extrême droite et de grandes villes ancrées à gauche ?

Ce risque est réel, mais l’essentiel est de savoir comment on y répond. D’abord, en n’oubliant personne, notamment les Outre-mer, trop souvent absents des cartes électorales commentées dans les médias. Ensuite, même dans les grandes métropoles, la situation n’est pas binaire : certaines communes y voient progresser le RN. La question centrale, c’est ce que nous mettons entre les mains des fédérations, des militantes et des militants pour se battre : du matériau militant, des arguments, des analyses. Je pense au travail mené au PS sur le RN, notamment par Ninuwé Descamps, secrétaire nationale à la lutte contre l’extrême droite : ses votes, ses positions réelles, son incapacité à protéger les Français ou à proposer des solutions crédibles.

Je suis profondément attachée à la décentralisation. Nos villages et nos villes regorgent de talents, d’idées, d’initiatives très concrètes portées par nos maires. Il faut les raconter, les valoriser, s’en inspirer. Mais la seule addition de projets municipaux ne fera pas, à elle seule, une perspective nationale. Nous avons besoin d’articuler l’action locale avec un récit national capable de parler à celles et ceux qui sont tentés par le vote RN. Le RN progresse dans toutes les catégories sociales, y compris chez les enseignants : nous devons le regarder lucidement et y répondre politiquement.

La Rédaction – Comment interprétez-vous le décrochage des maires écologistes dans les sondages ?

D’abord, les sondages à quatre mois d’un scrutin municipal doivent être pris avec prudence. Ensuite, on observe un affaiblissement de la place de l’écologie dans l’agenda public, notamment budgétaire : l’engagement de l’État sur ces questions est aujourd’hui au plus bas depuis des années. Pour nous, socialistes, la transition écologique est au cœur de l’action, dans les villes, les départements, les régions que nous dirigeons. Notre spécificité, c’est la conjugaison de la question sociale et de la question écologique : c’est notre ADN. Nous défendons une écologie ambitieuse, mais une écologie qui rassemble.

La Rédaction – À quelles conditions considérez-vous que ces municipales seront une réussite pour le PS ?

Nous allons nous battre pied à pied pour atteindre trois objectifs : augmenter le nombre de villes gagnées, couvrir une diversité de tailles et de territoires, et conquérir de nouveaux espaces. On commente souvent les municipales à travers quelques villes symboliques, mais la réalité du pays est toute autre. Aujourd’hui, nous avons 436 maires de villes de plus de 3 500 habitants, ce qui fait du PS la force de gauche avec le maillage local le plus solide. C’est un atout décisif. Nous devons garder nos villes et nous mobiliser partout : à Paris avec Emmanuel Grégoire, à Châtillon avec Nadège Azzaz, à Clermont-Ferrand avec Olivier Bianchi, à Rennes avec Nathalie Appéré, à Montpellier avec Michaël Delafosse, à Lille avec Arnaud Deslandes, à Saint-Michel-de-Bannières avec Gaëligue Jos ou à Vaulx-en-Velin avec Hélène Geoffroy… Et nous avons des villes à conquérir : j’étais récemment à Amiens soutenir Frédéric Fauvet, je serai à Limoges avec Thierry Miguel. Chaque ville, chaque village compte : c’est une part de la République et une part de l’histoire des socialistes qui se joue.

La Rédaction – Vous avez rassemblé la gauche à Nantes. Comment vous y êtes-vous prise ? Et comment définissez-vous aujourd’hui votre rapport à la France insoumise ?

J’ai fait l’union dès le premier tour, comme je l’ai toujours défendu. À l’échelle nationale, on parle d’un arc allant de François Ruffin à Raphaël Glucksmann ; à Nantes, cela se traduit par une coalition qui va des écologistes à l’Union démocratique bretonne, en passant par Debout et l’Après, des radicaux aux socialistes, en passant par les communistes et Place publique. Un arc rassemblé, assumé. Ce n’est pas un hasard si, pour mon lancement de campagne vendredi dernier, nous avons réuni près de 1 000 personnes, toutes générations confondues. L’union n’est pas un fétiche : on la fait pour les gens, pour être utiles à leur vie quotidienne. J’avais dit clairement qu’il n’y aurait pas d’accord avec LFI. Mais, pour moi, l’adversaire, c’est la droite et l’extrême droite. Notre responsabilité, comme socialistes, est de porter une parole forte, clairement ancrée à gauche, mais respectueuse, loin des invectives. Dans une France fracturée, on peut être audible sans renoncer à la dignité du débat démocratique.