Analyse par BERNARD RAPHAEL

Machiavel, une boussole dans la tourmente ?

- TEMPS DE LECTURE : 3 MIN
AUTEUR : BERNARD RAPHAEL

Pour le Nouveau Populaire, Bernard Raphael relit Machiavel à l’aune de la crise politique et parlementaire actuelle. En s’appuyant sur les notions de Fortune et de virtù, il montre que l’incertitude appelle moins l’attentisme que la lucidité stratégique et l’audace, notamment à gauche.

Machiavel, une boussole dans la tourmente ?

Et si, face à l’incertitude parlementaire et plus largement politique, il fallait revenir à une lecture machiavélienne de notre vie publique ? Quand tout bouge, quand tout se brouille et que l’on peine à comprendre ce qui vient, quand l’Assemblée nationale est fragmentée, sans majorité, c’est peut-être vers Le Prince qu’il faut se tourner, pour voir si Machiavel ne nous tend pas une boussole par-delà les siècles.

Lire Machiavel, c’est respirer « l’air sec de Florence » comme le suggère malicieusement Patrick Boucheron, professeur au Collège de France. Marcher avec Machiavel sur les bords de l’Arno : l’image n’est pas anodine. C’est précisément d’un fleuve que Machiavel tire une de ses leçons les plus précieuses.

« Je viens à croire que la fortune est maîtresse de la moitié de nos actions, mais qu’elle nous abandonne presque l’autre moitié. Je la vois pareille à une rivière torrentueuse qui, dans sa fureur, inonde les plaines, emporte arbres et maisons, arrache la terre d’un côté pour la déposer de l’autre… Toutefois, lorsque le calme revient, les hommes peuvent construire digues et remparts afin que la prochaine crue s’écoule par un canal ou cause moins de ravages. »

Que nous dit Machiavel ? Que nous ne savons pas si le budget sera voté. Que nous ignorons s’il y aura dissolution. Que nous ne pouvons pas prédire l’inondation, mais que nous pouvons, et devons, nous y préparer. Ce n’est pas la Fortune elle-même qui est redoutable : c’est notre rigidité, notre incapacité à ajuster notre action à la « qualité des temps ».

Mais, et c’est ce que rappelle Machiavel, ainsi que le soulignent des auteurs comme J.-L. Fournel et J.-C. Zancarini, la Fortune n’est qu’un des deux versants de son enseignement. L’autre, essentiel, est ce qu’il appelle la virtù.

La virtù, ce n’est pas la vertu morale : c’est l’art de saisir l’occasion, de décider avec audace, d’agir avec intelligence et énergie. C’est la capacité, dit Boucheron, à « entrer dans le tempo des choses », à faire coïncider sa volonté avec le mouvement du monde. Sans virtù, la Fortune écrase. Avec elle, on peut la dévier.

Ainsi, Machiavel ne nous dit pas seulement : préparez les digues. Il nous dit : ayez la force d’en changer le tracé, si le cours du fleuve se modifie. Ne subissez pas le temps : façonnez-le autant que possible.

Une dissolution ? On s’y prépare, mais on s’y prépare avec virtù : en inventant, en surprenant, en ouvrant d’autres possibles.

Un budget qui risque de ne pas être voté ? On anticipe, mais en faisant preuve d’imagination institutionnelle, pas seulement de prudence.

Le RN aux portes du pouvoir ? On construit des digues, mais aussi des contre-stratégies, des initiatives, des alliances, pour rendre nos principes opératoires dans un moment dangereux.

C’est en cela que le Florentin est actuel : non comme un petit calculateur qui manoeuvre dans l’ombre, mais comme un penseur de la lucidité active. La Fortune n’est jamais invincible pour qui possède la virtù nécessaire à la contenir.

Peut-on être de gauche, conserver ses convictions, répondre à l’urgence politique et tirer quelque chose de Machiavel ? Oui, si l’on fait de sa lecture une pratique : agir en comprenant la nature du moment, affûter son regard, et, comme lui, garder en ligne de mire le bien commun. Se rappeler que les puissants cherchent à dominer et que les dominés cherchent à s’émanciper, comme le répètent Zancarini et Fournel dans leurs travaux sur le Machiavel républicain.
C’est peut-être cela, la vraie leçon machiavélienne que les socialistes devraient retenir : ne pas craindre l’incertitude, mais s’y préparer ; armer nos principes de solidarité pour les temps qui viennent ; et surtout, retrouver la virtù, cette énergie collective qui permet non seulement de résister à la Fortune, mais parfois de la vaincre.