Analyse par BERNARD RAPHAëL

Quand la Droite joue avec le feu : l’effet Von Papen et la mécanique Hugenberg

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AUTEUR : BERNARD RAPHAëL

De Weimar à aujourd’hui, les stratégies d’alliance avec l’extrême droite ont toujours fini par se retourner contre leurs instigateurs. En analysant les figures de Von Papen et Hugenberg, nous pouvons éclairer les logiques qui fragilisent aujourd’hui notre démocratie.

Quand la Droite joue avec le feu : l’effet Von Papen et la mécanique Hugenberg

Comparer n’est pas raison, dit-on. Et pourtant, certaines périodes semblent revenir par fragments, comme si l’histoire bégayait pour mieux nous avertir. Non pour annoncer la répétition du passé, mais pour nous rappeler, selon les mots de l’historien Patrick Boucheron, que « l’histoire est l’art de rappeler aux femmes et aux hommes leur capacité d’agir en société ».

Dans Les Irresponsables, Johann Chapoutot reconstitue la mécanique qui mena les nazis au pouvoir entre 1932 et 1933. Sa thèse est glaçante : Hitler n’a pas conquis le pouvoir par la force, il lui a été donné. Une partie de la droite conservatrice, libérale ou autoritaire, persuadée qu’elle saurait le contenir, lui a ouvert les portes. Par calcul. Par mépris. Par cynisme. Franz von Papen en était convaincu, lui qui pensait « acculer Hitler dans un coin pour le faire couiner ». On connaît la suite : ceux qui prétendaient le dompter furent balayés les premiers.

Regardons sans excès, mais sans cécité, ce qui se joue aujourd’hui à la droite de l’échiquier politique. Une droite républicaine affaiblie, réduite à une identité presque théorique. Un centre accroché au pouvoir, dont la politique de l’offre est devenue la dernière certitude. En face, une extrême droite qui ne doute plus et avance avec la conviction que son heure est venue.

C’est dans ce paysage que ressurgit à droite le fantasme de Von Papen : « Servons-nous d’eux, nous les contrôlerons. Ils bloqueront la gauche, puis nous reprendrons la main. » La musique est connue. La conclusion aussi. L’effet Von Papen, c’est cela pour la droite : une tentation et une stratégie ; croire qu’on peut chevaucher un tigre sans finir dans sa gueule, perdre la dignité d’abord, le pouvoir ensuite et parfois la République avec.

Qui sont les Von Papen d’aujourd’hui ? Ceux qui transforment leur renoncement en tactique. Ceux qui, pour bloquer la gauche, s’habituent à la remise en cause de l’État de droit. Ceux qui acceptent d’effriter les digues républicaines. Ceux qui, enfin, enterrent sans un mot un front républicain devenu embarrassant. Ils se pensent réalistes : ils rejouent l’arrogance qui fit tomber Weimar.

À cette mécanique politique s’ajoute une autre logique, plus silencieuse : celle des intérêts économiques. Alain Minc le rappelait récemment : les basculements démocratiques ne sont jamais l’œuvre des seuls partis. En 1933, les industriels, les grands propriétaires, le capital ont fait le choix de l’extrême droite non pas seulement par conviction, mais aussi par intérêt. Le programme leur convenait alors : mise au pas des syndicats, écrasement de la gauche, rentabilité maximale. Le calcul est ancien.

Aujourd’hui, le discours « pro-business » du RN n’est pas un simple repositionnement. C’est une stratégie pour attirer des soutiens économiques qui lui faisaient défaut. Cette quête de respectabilité comporte des risques : elle peut distendre le lien entre le parti et ses bases populaires. Mais l’histoire montre que ces zones de contact entre radicalité politique et intérêts économiques précèdent souvent les basculements les plus lourds.

S’y ajoute aussi « l’effet Hugenberg ». Cet industriel devenu magnat de presse, en façonnant les journaux, les récits et les peurs, a déplacé le paysage mental des Allemands. Il a rendu l’extrême droite pensable, puis acceptable. Aujourd’hui, la concentration médiatique entre les mains de quelques entrepreneurs d’idées pèse sur le débat démocratique.

L’histoire ne se répète pas. Mais elle bégaie parfois. Et lorsque cela arrive, c’est qu’il est encore temps d’écouter et d’agir.

Agir, pour la gauche face aux logiques Von Papen et Hugenberg, cela commence par refuser les divisions qui nous minent. Les désaccords existent, parfois profonds, mais rien n’interdit de « marcher séparément et frapper ensemble ». L’unité d’action n’est pas l’effacement des différences : c’est la condition de la résistance quand l’essentiel vacille.

Agir, c’est aussi défendre avec constance les valeurs républicaines : l’égalité comme exigence réelle, la liberté comme droit concret, la fraternité comme ce qui empêche une société de se briser.

Agir, enfin, c’est reconquérir le terrain des récits collectifs. Depuis des années, des travaux, comme ceux de Julia Cagé, montrent comment la capture médiatique par quelques intérêts privés dégrade la vie démocratique. L’urgence est là : une grande loi sur les médias qui garantisse transparence, indépendance, pluralisme, et protège celles et ceux qui fabriquent l’information.

L’effet Von Papen et la mécanique Hugenberg ne sont ni des fantasmes ni des prophéties : ce sont des avertissements adressés à toutes les familles républicaines. L’histoire électorale n’est jamais écrite, et les électeurs n’aiment pas qu’on leur prédise leur avenir ; mais ces notions peuvent nourrir une vigilance lucide.

Walter Benjamin rappelait que les révolutions ne sont pas les locomotives de l’histoire, mais le geste par lequel l’humanité tire le frein d’urgence. Si l’histoire bégaie aujourd’hui, c’est peut-être pour nous inviter à saisir ce frein avant que les calculs hasardeux ne deviennent des engrenages irréversibles.