Analyse par CYRIL NOVAKOVIC-BETEILLE

Pourquoi l’union des droites veut abattre l’audiovisuel public ?

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AUTEUR : CYRIL NOVAKOVIC-BETEILLE

L’acharnement contre l’audiovisuel public n’est ni un hasard ni une simple polémique. Il révèle une stratégie politique claire de l’union des droites : délégitimer puis asphyxier le rôle de rempart dévolu aux médias dans les sociétés démocratiques. Derrière la rhétorique de la « neutralité » et les coups de rabot budgétaires, c’est une bataille culturelle majeure qui se joue entre une information exigeante et pluraliste d’une part et un paysage médiatique livré aux logiques de domination idéologique d’autre part.

Pourquoi l’union des droites veut abattre l’audiovisuel public ?

 « Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’audiovisuel public ». C’est ainsi que le député ciottiste, Maxime Michelet, a commencé sa question d’actualité au Gouvernement le 19 novembre dernier. D’ordinaire, n’importe quel(le) ministre de la Culture aurait procédé à un recadrage, rappelant tout ce à quoi concourt l’audiovisuel public. Loin s’en faut ! Rachida Dati a, au contraire, laissé apparaître son agacement de ne pas avoir été prévenue que les dirigeantes de France TV et Radio France avaient déposé plainte contre les médias de la galaxie Bolloré (CNews, Europe 1 et le JDD) pour dénigrement. En filigrane, elle a ainsi donné l’impression de souscrire à la vindicte de l’union des droites contre l’audiovisuel public.

Cette dernière n’est pas nouvelle. Mais la décision de l’ARCOM, en 2024, de retirer à C8 sa fréquence TNT a agi comme un catalyseur. Depuis, les attaques sont plus régulières, plus intenses et plus structurées, les médias Bolloré servant de tête de pont à l’offensive. Un chiffre illustre tout particulièrement ces campagnes de détraction : 95,6%. 95,6%, c’est la part que représente CNews dans la couverture médiatique de « l’affaire Legrand/Cohen » sur les chaînes d’info en continu entre le 5 et le 19 septembre -soit 36,8 fois plus que LCI et 61,3 fois plus que BFMTV. Quant à Europe 1, la station a assuré 68,4 % de la couverture de cette même affaire dans les matinales -soit 7,7 fois plus que Sud Radio, 9 fois plus que France Inter et 29,9 fois plus que RTL. Ce traitement éditorial à charge est d’autant plus marquant que la période concernée était riche en évènements politiques majeurs : chute du Gouvernement et démission du Premier ministre Bayrou, mouvement national Bloquons tout, incertitudes sur le budget etc.

Cette hyper-médiatisation n’avait rien d’innocent. Elle visait à fabriquer un soupçon, à installer l’idée d’un audiovisuel public partial, idéologique et donc illégitime. L’extrême droite et une partie croissante de la droite s’en sont immédiatement saisies, relayant et amplifiant les narratifs forgés par les médias Bolloré. La commission d’enquête sur la « neutralité » de l’audiovisuel public, à l’initiative du groupe UDR d’Éric Ciotti, s’inscrit directement dans cette séquence.

Le glissement vers la « neutralité », et son corollaire « l’impartialité », est loin d’être anodin : il s’agit d’établir une singularité propre à l’audiovisuel public, là où les principes « d’honnêteté, de pluralisme et d’indépendance de l’information », qui figurent dans la loi de 1986, s’appliquent à tous les médias et servent de boussole à l’action régulatrice de l’ARCOM. Marine Le Pen a clairement résumé l’objectif politique poursuivi : « les télévisions privées ont le droit de ne pas être neutres », l’ARCOM « ne devrait surveiller que le service public ». Seul l’audiovisuel public doit être régulé -comprendre muselé- dans l’esprit de l’extrême-droite.

Derrière la rhétorique de la neutralité se joue une bataille culturelle majeure. Avec l’audiovisuel public, la gauche défend l’idée d’une information exigeante et pluraliste, permettant à chacun de se forger une opinion pour voter de manière libre et éclairée.  C’est précisément ce que l’union des droites combat. Dans son projet, l’espace médiatique doit être dominé par des acteurs privés puissants, capables d’imposer leurs cadres idéologiques, de saturer le débat public, de transformer l’information en instrument de mobilisation émotionnelle et de domination culturelle.

L’autre moyen de pression sur l’audiovisuel public fait l’unanimité parmi l’ensemble des droites : le levier budgétaire. Cependant, il diffère par sa nature, et les partisans des coupes n’ont pas nécessairement de motivations idéologiques. Pour certains, l’audiovisuel public doit être mis à la diète, comme tous les services publics. Il n’en demeure pas moins que la conséquence est la même : une fragilisation exacerbée des sociétés de l’audiovisuel public. Dans le cadre du projet de loi de finances pour 2026, elles perdent 71 millions d’euros, dont 65 millions pour France Télévisions. Leur situation budgétaire est telle que cette économie supplémentaire est celle de trop. La radio Mouv’, référence des musiques urbaines, a ainsi disparu de la bande FM ; l’accord collectif couvrant les salariés de France TV a été dénoncé pour être renégocié ; la création audiovisuelle, et tout l’écosystème afférent, vont être victimes de ces baisses budgétaires, France TV étant le premier investisseur du secteur.

Pour le dire simplement, l’audiovisuel public n’aura plus les moyens de remplir ses missions comme il se doit. Peu importe que l’ARCOM et la Cour des Comptes aient, globalement, octroyé un satisfecit aux sociétés pour leur gestion et le respect de leur cahier des charges ; peu importe qu’elles soient un maillon essentiel de la chaîne d’investissement et de valeur du secteur audiovisuel ; peu importe qu’elles soient leader en termes d’audience sur leur segment respectif et qu’elles soient en passe de réussir leur transition numérique, et ce, malgré une raréfaction des ressources publiques et une absence de visibilité préjudiciable.

L’Etat stratège est absent, nous indique la Cour des comptes dans ses observations de juillet dernier sur France Télévisions. Peut-être est-ce cet aspect le plus préoccupant, dans un contexte où l’audiovisuel public a besoin d’être accompagné et soutenu pour poursuivre ses investissements et ainsi monter en puissance sur les enjeux contemporains, comme la lutte contre la désinformation.

Mais ce constat n’est pas une fatalité. Au Royaume-Uni, le ministre d’Etat de la Culture, des Médias et du Sport, Ian Murray, a sonné le tocsin pour « sauver la BBC ». Il a répondu de manière limpide aux attaques de Reform UK, le parti d’extrême-droite de Nigel Farage : « Ne vous faites pas d’illusions, nombreux sont ceux qui souhaitent la disparition de cette chaîne. Ils préféreraient voir Fox News sur BBC One plutôt que BBC News. Mais si nous suivons cette voie, notre Nation s’en trouvera amoindrie. Ce combat sera difficile à gagner, mais l’écosystème audiovisuel doit nous soutenir ». A quand le même volontarisme politique en France ?