Le 7 janvier 2026, dans un courrier adressé aux organisations syndicales de magistrats et de personnels pénitentiaires, le garde des Sceaux Gérald Darmanin détaillait les orientations du projet de loi “pour une sanction utile, rapide et efficace”, censé répondre à la surpopulation carcérale. Mais loin d’ouvrir un changement de cap, ces annonces prolongent une logique pénitentiaire qui s’accommode de l’inacceptable.
L’enfermement comme réflexe pénal
Il existe en effet une situation structurellement indigne : un matelas posé à même le sol, coincé entre les toilettes et la porte de la cellule, ou encore trois détenus pour neuf mètres carrés. Cette scène n’a rien d’exceptionnel ; elle est devenue le quotidien de nombreuses maisons d’arrêt françaises. Selon les chiffres du ministère de la Justice, près de 85 000 personnes étaient incarcérées en juillet 2025 pour un peu plus de 62 000 places disponibles, soit une densité carcérale moyenne de 135,9 %. Dans les maisons d’arrêt, cette moyenne culmine à 165 %.
Cependant, la surpopulation carcérale ne doit pas seulement être vue comme une donnée statistique. Elle produit des effets concrets et documentés : promiscuité extrême, violences accrues, tensions permanentes, accès restreint aux soins, quasi-impossibilité de proposer un accompagnement éducatif ou professionnel. Les personnels pénitentiaires travaillent dans un climat d’épuisement chronique.
La Cour européenne des droits de l’homme l’a rappelé à plusieurs reprises, notamment dans l’arrêt J.M.B. et autres c. France de 2020, en condamnant l’État français pour des conditions de détention contraires à l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui prohibe les traitements inhumains ou dégradants. Ces condamnations ne relèvent pas d’un accident de parcours, mais d’un dysfonctionnement durable.
L’enfermement apparaît aujourd’hui comme un réflexe pénal. Cette crise est le produit d’une politique pénale marquée par un recours massif à l’incarcération, y compris pour des délits mineurs. La détention provisoire en est l’un des symptômes les plus frappants : près d’un tiers des personnes incarcérées en France ne sont pas condamnées définitivement et attendent leur jugement derrière les barreaux.
Selon une étude publiée cette année par le Conseil de l’Europe, la France figure parmi les pays qui recourent le plus à la détention avant jugement, alors même que celle-ci devrait rester exceptionnelle. En pratique, la prison devient une variable de gestion de l’ordre public, plus qu’un outil judiciaire proportionné.
A fortiori, la prison ne remplit plus son rôle lorsqu’elle fabrique la récidive des détenus. La surpopulation empêche la prison de remplir sa mission affichée de réinsertion. Comment préparer une sortie quand l’accès au travail, à la formation ou au suivi psychologique devient marginal ? Comment individualiser les parcours quand l’urgence est d’abord de trouver une place libre ?
Les chiffres sont éloquents : selon une étude du ministère de la Justice, près de 60 % des personnes sortant de prison sont condamnées de nouveau dans les cinq ans suivant leur libération. La prison, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, ne corrige pas les trajectoires ; elle les durcit souvent.
L’Europe montre une autre voie
D’autres pays européens ont pourtant engagé un changement de cap. En Allemagne, le taux d’occupation des prisons reste structurellement inférieur à 90 %. La détention provisoire y est strictement encadrée par les juges, et les peines alternatives constituent la norme pour les infractions de faible gravité. Résultat : une pression carcérale maîtrisée et un taux de récidive inférieur à celui observé en France.
Les pays nordiques vont plus loin encore. En Finlande, la politique pénale repose depuis les années 1990 sur un principe clair : l’emprisonnement doit être l’exception. Le recours massif aux sanctions non privatives de liberté s’accompagne d’un investissement constant dans l’accompagnement social et la réinsertion. Loin de produire un laxisme pénal, ce choix a permis une baisse durable de la population carcérale et une meilleure efficacité de la réponse judiciaire.
Ainsi, il est nécessaire de changer de cap plutôt que de construire sans fin des prisons. La surpopulation carcérale n’est pas une fatalité, mais le résultat de choix pénaux accumulés depuis des décennies. Elle révèle une tension non résolue entre l’exigence de sécurité, le respect de la dignité humaine et l’efficacité de la sanction.
À l’horizon 2030, l’enjeu n’est pas seulement de réduire le nombre de détenus, mais de repenser la finalité même de la peine. « La peine n’a de sens que si elle prépare le retour à la liberté », rappelait Robert Badinter. Une justice qui enferme trop enferme mal. Une justice qui prépare la sortie protège mieux la société.
Refonder la politique carcérale, ce n’est pas affaiblir l’autorité judiciaire : c’est lui redonner du sens, de la cohérence et de la crédibilité.