Un voyage féministe en Deux-Sèvres (et dans l’histoire)

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AUTEUR : ALIA ENARD, MILITANTE SOCIALISTE ET FéMINISTE DES DEUX-SèVRES.
Un voyage féministe en Deux-Sèvres (et dans l’histoire)

Les femmes font avancer l’histoire. Pas uniquement l’histoire de la famille, mais l’histoire publique, l’histoire du politique, l’histoire de nos droits, ces histoires qui ont marqué nos territoires. L’histoire de nos communes et de notre département a été traversée par des destins féminins, différents par leur nature, mais tous avant-gardistes et transformateurs. Par leur courage, leur sagesse et leur talent, ces femmes ont permis des avancées sociétales, politiques et culturelles importantes pour le mouvement féministe et pour l’élargissement des droits.

À la suite de la Journée internationale des droits des femmes et à l’aube des élections municipales, il semble nécessaire de se souvenir de ces femmes, de leurs combats et de leurs victoires, pour que, pierre après pierre, droit après droit, nous continuions à paver le chemin vers l’égalité.

Dans le Thouarsais, l’audacieuse candidature de Rachel Marliangeas aux élections municipales de 1912.

Alors que la ville de Thouars a connu plus de 35 maires depuis le XIXᵉ siècle, tous des hommes, les habitants auraient pourtant pu, dès 1912, porter à la tête de la municipalité une jeune femmee de 23 ans. Cette jeune femme s’appelait Rachel Marliangeas. Déléguée de la section thouarsaise de l’Union Française pour le Suffrage des Femmes (UFSF), elle défit les lois patriarcales en vigueur et présente sa candidature aux élections municipales, alors même qu’elle n’a ni le droit de vote, ni celui de se présenter au suffrage. Malgré ces interdits, elle obtient près de 10 % des voix, un score plus qu’honorable compte tenu du contexte. En contemplant l’Hôtel de Ville de Thouars, le destin de Madame Marliangeas demeure une source d’inspiration, dans l’espoir qu’un jour une femme, héritière de son audace, devienne la première maire de la ville.

En Gâtine, les combats de Marguerite Martin.

La même année, non loin de l’Hôtel de Ville, une conférence se tient à la salle des fêtes de Thouars. Cette conférence est organisée par Marguerite Martin, déléguée départementale de l’UFSF des Deux-Sèvres depuis 1911, Madame Marliangeas y participe également. Cette série de conférences, décrite notamment dans le formidable travail d’Albéric Verdon, Marguerite Martin née Brunet, première militante féministe des Deux-Sèvres et de la Vendée (2018), suscite le mépris d’une partie de l’administration départementale, mais réussit à imposer dans les débats politiques du territoire la question du droit des femmes.

Institutrice à Lageon, au courage politique remarquable, elle est considérée comme l’une des premières militantes féministes et socialistes du département. Elle écrit plusieurs ouvrages avant-gardistes, notamment Le Droit des femmes, mais aussi Féminismes et coéducation1, un plaidoyer pour l’école mixte, à redécouvrir absolument. Elle siège ensuite au sein d’une commission sur l’éducation du gouvernement de Léon Blum et reçoit en 1938 la Légion d’Honneur.

D’autres militantes féministes ont également mené le combat pour le droit de vote féminin. C’est le cas de Marie-Josèphe Réchard, qui œuvre en tant que présidente du comité local de Niort de l’UFSF (Union Française pour le Suffrage Féminin), puis fut élue déléguée départementale des Deux-Sèvres et présidente de la fédération régionale de l’Ouest en 1932.

À Niort, des femmes de lettres et de luttes, à travers les siècles.

Si l’on revient quelques siècles en arrière, des femmes ont marqué l’histoire de Niort, et ce dès 1203, lorsque Aliénor d’Aquitaine octroie à la ville le droit de s’organiser librement en commune. Également Madame de Maintenon, née dans la prison niortaise, qui, en épousant le Roi Soleil, devient l’une des femmes les plus influentes du royaume de France au XVIIᵉ siècle. Vous me direz : pas certain que ces deux exemples aient eu l’égalité des genres chevillée au corps. Pourtant, elles constituent, malgré elles, une histoire féminine qu’il semble important de rappeler.

On retrouve un premier souffle de conscience féministe chez une autre femme dont l’histoire et les ouvrages m’ont frappée : Madame Fortunée Briquet. Âgée de 22 ans, cette femme de lettres niortaise publie en 1804 son Dictionnaire historique, littéraire et bibliographique des Françaises, une compilation de 564 notices de femmes francophones. Elle commence son avant-propos en écrivant :

“Les sciences et les lettres comptent, parmi les écrivains français ou naturalisés en France, un assez grand nombre de femmes, depuis l’établissement de la monarchie jusqu’à nos jours, pour qu’il paraisse utile et agréable de les trouver réunies dans un Dictionnaire qui leur soit exclusivement consacré. Il est juste d’associer à leur gloire les Françaises qui se sont honorées par la protection qu’elles ont accordé aux gens de lettres. Cet ouvrage n’existe point. J’ai osé l’entreprendre”.

Près d’un siècle après le dictionnaire de Fortunée Briquet, une autre femme de lettres ayant séjourné à Niort incarne l’émancipation féminine : Gabrielle Réval. Née en 1869, à l’origine de la création du Prix Vie Heureuse, ancêtre du Prix Fémina, elle enseigne au lycée de jeunes filles de Niort, milieu qu’elle décrit dans plusieurs de ses romans.

Dans le Mêlois, une Deux-Sévrienne entre au Palais Bourbon.

Près de 45 ans après la candidature de Rachel Marliangeas, dans le canton de Chef-Boutonne, Marie-Magdeleine Aymé de La Chevrelière devient la première députée des Deux-Sèvres. Si certaines de ses positions politiques, notamment vis-à-vis de Mai 68, peuvent (et doivent ?) être questionnées, son élection permet néanmoins de poser un premier jalon vers l’ouverture du monde politique aux femmes dans le département. Elle sera suivie par Ségolène Royal sur la deuxième circonscription entre 1988 et 2007, Geneviève Gaillard sur la première de 1997 à 2017, puis Delphine Batho sur la deuxième depuis 2007.

Les femmes que l’histoire n’a pas retenues, les femmes de tous les jours.

Pour finir ce voyage historique et féministe en Deux-Sèvres, il m’a semblé nécessaire d’avoir un mot pour les femmes qui ont vécu, parfois, les moments les plus sombres de notre histoire et qui n’ont été ni reconnues, ni retenues par elle. Si quelques femmes ont émergé, toutes y ont contribué. Elles ont tenu le quotidien en temps de crise. Elles ont géré les exploitations agricoles, assuré l’approvisionnement et l’entretien du foyer lorsque les hommes étaient mobilisés ou prisonniers2. Elles ont fait face à une vie profondément bouleversée par les guerres qui ont traversé nos territoires : la peur liée à la présence militaire, les rationnements stricts, la précarité inévitable.Face à ces difficultés, elles ont construit des réseaux de solidarité avec les populations exilées, notamment espagnoles dès 1936, développé des formes de résistance et d’entraide, et permis à nos villages de continuer à vivre3.

Les femmes que je vous ai présentées partageaient toutes un même courage. Nous pouvons le reconnaître aujourd’hui, sans pour autant oublier le mépris de l’ordre patriarcal qu’elles ont ébranlé. Encore maintenant, le mouvement féministe, jugé trop radical par certains, dérange : on nous reproche de parler trop fort, d’aller trop loin, de prendre trop de place. Alors, à toutes ces grandes femmes, celles que l’histoire a célébrées comme celles qu’elle a oubliées, va notre plus sincère reconnaissance. Et à toutes celles qui, aujourd’hui encore, ici ou ailleurs, se battent pour leurs droits et leur dignité : nous adressons notre soutien indéfectible.

Pour conclure, en 1886, lors de la cérémonie d’inauguration du lycée de jeunes filles (qui deviendra en 1898 le lycée Jean Macé), le recteur déclarait à la directrice de l’établissement : “Je remets ces jeunes filles entre vos mains pour en faire des femmes aimables et vertueuses, spirituelles et instruites, sérieuses et gaies, sachant bien dire de beaux vers et ravauder des bas, écrire une lettre charmante et bien faire de la charpie et des bandes de pansement, cause avec esprit et grâce, et tailler avec art un sarrau et une chemise, jouer un menuet de Mozart, une passacaille de Haendel ou une figure de Bach, et en même temps sachant encore, suivant les principes de Molière : “Ne pas brûler la viande ou saler trop le pot”…”4.

Vous l’aurez compris, les Deux-Sévriennes furent bien plus que cela !

1 Marguerite Martin née Brunet (1877-1956), Première militante féministe des Deux-Sèvres et de la Vendée, Albéric Verdon, 2018.

2 14-18, Les Femmes en Poitou et en Charentes, textes réunis par Marlène Belly, 2018.

3 Poitevines et Vendéennes sous l’Occupation, Isabelle Soulard, 1999.

4 Lycée de jeunes filles de Niort, Jean Macé, 100 ans d’histoire (1887-1987), Bibliothèque municipale de Niort.