Alors que La bataille de Gaulle, la superproduction d’Antonin Baudry en deux volets, est actuellement diffusée au cinéma, une scène m’a particulièrement marqué par son incongruité. Dans L’Âge de fer, l’avion du chef de la France libre atterrit tant bien que mal au Cameroun — à vérifier. Le voici s’avançant dans un fleuve, l’eau jusqu’aux genoux, lorsqu’un changement de plan nous le montre soudain face à un groupe… d’éléphants.
Pourquoi ce choix ? S’agit-il de donner à voir une image d’Épinal, un peu stéréotypée, de l’Afrique ? Certainement pas.
Pour comprendre cette scène, c’est vers la littérature qu’il faut se tourner, et plus précisément vers Les Racines du ciel de Romain Gary. Couronné par le prix Goncourt en 1956 et souvent considéré comme le premier grand roman écologique, l’ouvrage raconte le combat mystérieux de Morel, un idéaliste qui lutte en Afrique-Équatoriale française pour sauver les éléphants de l’extermination, malgré l’incompréhension générale que suscite son engagement.
Rapprocher de Gaulle et Morel pourrait n’être qu’une lubie interprétative, un peu tirée par les cheveux, si Romain Gary ne l’avait pas lui-même fait. L’un de ses personnages affirme ainsi que « de Gaulle en 40 comme aujourd’hui, c’est un peu, à sa façon, Morel et les éléphants ».
Pourquoi ? Pour une raison simple : comme Morel, de Gaulle croit en quelque chose qui n’existe presque plus, sinon dans l’idée qu’il s’en fait. Entre 1940 et 1944, sa seule véritable force réside dans son pouvoir de conviction, dans cette voix qui parle comme si elle incarnait à elle seule la France réelle, tandis que la France légale s’est d’abord compromise dans l’acceptation de la défaite, puis dans la collaboration.
Ce décalage presque burlesque entre la pompe gaullienne et l’extrême faiblesse de ses moyens est d’ailleurs remarquablement retranscrit par le premier volet du film d’Antonin Baudry. De même que Morel défend des éléphants que presque tous considèrent comme inutiles, encombrants ou archaïques, de Gaulle défend une France que presque tous disent disparue, vaincue, définitivement abolie par la défaite.
L’un comme l’autre poursuivent des chimères et luttent contre des moulins à vent. Le film insiste d’ailleurs sur le caractère profondément donquichottesque du Général. Chez Romain Gary, compagnon de la Libération et gaulliste jusqu’au bout de la plume, le rapprochement entre Morel et de Gaulle ne se limite pas à une ou deux formules bien senties. Dans Les Racines du ciel, la référence gaullienne est omniprésente, comme dans presque toute son œuvre — le lecteur me pardonnera, je l’espère, de ne pas en avoir compté les occurrences une à une.
Car l’éléphant n’est pas seulement cet animal majestueux que l’on admire dans l’abstraction avant de l’abattre dans le réel. Il représente ce qui oblige l’homme à se hausser au-dessus de lui-même.
À bien y réfléchir, défendre les éléphants dans les années 1950 — à une époque encore très éloignée des préoccupations écologiques contemporaines — relève presque de la folie. La guerre froide, la faim dans le monde ou les mouvements de décolonisation paraissent autrement plus urgents.
Mais, au-delà de la préservation de la biodiversité, les éléphants deviennent chez Gary la métaphore d’un combat qui semble perdu d’avance, d’une cause que le réalisme juge absurde mais que seule la fidélité à un idéal rend possible.
« Les éléphants de mon roman ne sont donc nullement allégoriques : ils sont de chair et de sang, comme les droits de l’Homme justement », écrit Romain Gary dans la préface de son livre. Cette pirouette renverse l’ordre attendu des choses. Les droits de l’Homme, que l’on croit abstraits, sont de chair et de sang ; les éléphants, que l’on croit seulement animaux, portent en eux une charge morale autant qu’écologique.
Dès lors, que fait de Gaulle en 1940, sinon croire aux éléphants ? Il croit à la France libre comme Morel croit à ses pachydermes.
Cette « foi des premiers chrétiens », selon la formule qu’Antonin Baudry prête au Général dans le second volet du film, est profondément irrationnelle. Elle échappe au calcul froid et comptable des Anglo-Saxons, qui cherchent d’abord à composer avec Vichy avant d’envisager d’administrer la France comme un pays vaincu.
Dans un texte repris dans Ode à l’homme qui fut la France, Romain Gary écrit : « Ce qui compte dans l’histoire de mon pays et de l’humanité en général, ce n’est pas le rendement et l’utilitaire, mais la mesure dans laquelle on sait demeurer attaché jusqu’au sacrifice suprême à quelque chose qui n’existe pas en soi, mais est peu à peu créé par la foi que l’on a en cette existence mythologique. »
Cette foi est celle d’un pays qui n’a plus la puissance d’antan, mais dont la grandeur morale peut encore tenir lieu de puissance politique. C’est précisément ce qui fascine Romain Gary.
Citons-le une dernière fois : « Seules les mythologies assumées et incarnées peuvent porter l’homme au-delà de lui-même et le créer peut-être un jour tel qu’il se rêve. »
Cette phrase pourrait servir d’exergue à toute l’œuvre gaullienne. Notre espèce est, comme l’écrivait Nancy Huston, une espèce « fabulatrice ». De Gaulle n’est jamais aussi puissant que lorsqu’il assume pleinement le caractère mythologique de sa propre entreprise. Il parle au nom de la France avant même d’en recevoir le mandat et prétend représenter un peuple qui, pour l’essentiel, fait encore confiance au maréchal Pétain.
On peut trouver cela démesuré, voire ridicule. Pas moins, en tout cas, que le combat de Morel pour sauver les éléphants d’Afrique. Et c’est bien pourquoi, aux yeux de Romain Gary, le Général était, lui aussi, « un homme qui croyait aux éléphants ».
- Le Nouveau Populaire, capture d’écran, YouTube.