La Rédaction : Depuis la dissolution, vous décrivez souvent un paysage politique totalement inédit. Comment caractérisez-vous cette nouvelle séquence ?
Depuis dix-huit mois, nous évoluons dans un régime parlementaire de fait, marqué par une centralité nouvelle du Parlement. Le fait majoritaire s’est effacé au profit d’un fait minoritaire qui structure désormais toute la vie institutionnelle. Nous sommes confrontés à une situation sans mode d’emploi : un régime sans majorité, sans culture parlementaire solide, où chacun doit inventer une grammaire politique nouvelle. Pour les socialistes, la question est devenue centrale : qu’est-ce que signifie exercer l’opposition dans un tel contexte ? Nous ne sommes plus dans le confort d’une opposition marginale face à une majorité absolue. Nous sommes dans une Assemblée devenue un archipel politique, où chaque groupe et chaque député portent une responsabilité directe : faire ou défaire un gouvernement, adopter ou bloquer un budget. Cet équilibre instable nous oblige à repenser la manière d’être utiles au pays.
La Rédaction : Concrètement, que signifie “être une opposition utile” ?
Etre utile, c’est assumer notre responsabilité dans un Parlement fracturé. Le macronisme a fissuré le pays et a divisé les Français. Face à cela, nous voulons protéger les droits et protéger les Français. Dans un moment où l’exécutif vacille et où les extrêmes prospèrent sur le vide, notre devoir est de transformer les colères en droits nouveaux, les urgences sociales en avancées immédiates. Être utile, c’est donc protéger les Français chaque fois que c’est possible et ramener des victoires concrètes à la maison. Là où d’autres choisissent le tout ou rien — et donc, le plus souvent, rien — nous estimons que les Français ne peuvent pas se permettre d’attendre. Attendre est un luxe de petits bourgeois. Chez moi dans les Landes, les classes moyennes et populaires ne peuvent pas attendre une hypothétique prochaine élection pour finir les fins du mois ou partir plus tôt à la retraite après une dure vie de travail. C’est dans cet état d’esprit que, après avoir fait tomber Michel Barnier puis François Bayrou, nous avons négocié avec les uns et les autres. Et c’est dans ce même état d’esprit qu’en 2025 comme en 2026, notamment sur les budgets de la Sécurité sociale, nous avons pu arracher des avancées qui améliorent réellement la vie des citoyens.
La Rédaction : Votre niche parlementaire s’inscrit donc dans cette stratégie ?
Exactement. Depuis que je suis président du groupe, nous nous sommes fixé cette règle, chaque niche parlementaire du groupe socialiste est pensée pour proposer des textes capables de trouver une majorité dans un hémicycle fragmenté. L’objectif est toujours le même : être utiles à la vie quotidienne des Françaises et des Français. La niche du 11 décembre, composée de onze propositions de loi, s’organise autour d’un fil rouge clair : la protection des droits fondamentaux — droits civiques, droits sociaux, accès aux services publics, justice, logement, santé, environnement sain, liberté de croire ou de ne pas croire.
La Rédaction : Qu’est-ce qui distingue la niche socialiste de cette année ?
D’abord la cohérence : nous continuons de proposer des textes qui peuvent prospérer à l’Assemblée comme au Sénat. On ne se contente pas d’une posture tribunicienne : nous transformons la colère en action législative. Depuis 2022, nous avons obtenu six lois adoptées définitivement. Ce sont, par exemple, la loi d’Arthur Delaporte sur la régulation des influenceurs, pour protéger les consommateurs ; ou encore celle d’Isabelle Santiago, qui protège des milliers d’enfants victimes de violences intrafamiliales. Aucun autre groupe d’opposition n’a su obtenir un tel résultat. Il faut le dire : notre stratégie fonctionne.
La Rédaction : Quels sont les textes phares de la niche 2025 ?
Cette niche se place résolument du côté des plus fragiles, et notamment des enfants. Trois textes majeurs y sont consacrés : garantir le droit pour chaque enfant d’être accompagné d’un avocat dans les procédures de protection de l’enfance ; protéger les mineurs isolés sans abri ; soutenir la recherche sur les cancers pédiatriques et les maladies rares, souvent orphelines de financements. Nous abordons aussi des enjeux très concrets de la vie quotidienne : pérenniser l’encadrement des loyers ; adapter nos territoires au changement climatique et garantir l’accès aux assurances ; protéger la santé mentale des agriculteurs ; améliorer la justice sociale via la protection sociale complémentaire des agents territoriaux ; assurer l’accès à l’argent liquide dans tous les territoires ; simplifier la procédure de renouvellement des titres de séjour, défendre la laïcité, un combat majeur pour le groupe. Et, comme toujours dans nos niches, un texte est dédié aux outre-mer : cette année, il s’agit du plafonnement des billets d’avion pour les résidents ultramarins, afin de lutter contre la vie chère et de permettre à chacun de rejoindre son territoire sans être pénalisé financièrement. Cette mesure s’accompagne d’un encadrement des frais postaux et bancaires, souvent disproportionnés outre-mer.
La Rédaction : Comment ont été élaborées ces propositions de loi ?
Aucune de ces propositions de loi n’est théorique. Elles sont toutes issues de l’expérience quotidienne des députés dans leurs circonscriptions. Si Ayda Hadizadeh propose un texte sur l’avocat des enfants, c’est parce qu’elle travaille depuis longtemps sur la protection de l’enfance. Si Emmanuel Grégoire défend les mineurs isolés, c’est la suite de son combat à la Ville de Paris pour empêcher les enfants de dormir à la rue. Si Pierrick Courbon insiste sur l’accès à l’argent liquide, c’est qu’il sait ce que signifie la fermeture d’un distributeur dans un territoire rural. Si Philippe Naillet se bat pour les billets d’avion ultramarins, c’est parce qu’il sait la réalité de la vie chère à La Réunion. Si Marie Récalde défend la recherche sur les cancers pédiatriques, c’est qu’elle y est engagée depuis des années. Si Fabrice Barusseau souhaite garantir l’accès aux assurances c’est parce qu’il voit les conséquences du changement climatique dans son territoire. Si Jérôme Guedj propose un texte sur la laïcité, c’est parce que c’est l’un de ses combats majeurs en cette année particulière des 120 ans. Si Arnaud Simion porte un texte sur la santé mentale des agriculteurs, c’est qu’il constate la détresse d’un monde rural oublié. Si Iñaki Echaniz poursuit son combat pour l’encadrement des loyers depuis des années, c’est qu’il voit la galère du logement pour les gens dans sa circonscription. Si Colette Capdevielle et Fatiha Keloua-Hachi se battent pour simplifier le renouvellement des titres de séjour, c’est qu’elles ont constaté l’embolie administrative qui fragilise autant les gens que notre pays. Si Stéphane Delautrette veut protéger les agents publics territoriaux, c’est fort de son expérience en lien avec les agents et élus locaux. C’est cela, la marque socialiste : une niche parlementaire comme rendez-vous du réel, un moment où les textes sont puisés dans le terreau de l’expérience de terrain.
La Rédaction : combien de textes espérez-vous faire adopter cette année ?
Au vu des travaux en commission, nous avons bon espoir de faire adopter quatre ou cinq textes. L’objectif reste le même : ramener le maximum de victoires à la maison des Françaises et Français.