Interview avec ÉRIC SERGIACOMO

« La colère des éleveurs est parfaitement légitime »

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AUTEUR : LA RéDACTION

Alors que l’accord UE–Mercosur attise la colère du monde agricole, Éric Sargiacomo défend une vigilance sans concession à propos d’un tel accord. Entendre une colère « parfaitement légitime », renforcer les clauses de sauvegarde et refuser toute précipitation lui paraissent indispensables.

« La colère des éleveurs est parfaitement légitime »

La Rédaction : Les députés européens ont voté jeudi 18 décembre à Strasbourg sur les clauses de sauvegarde pour les produits agricoles politiquement sensibles dans le cadre de l’accord commercial UE–Mercosur. Quelle était la position de la délégation française socialiste ? Ce texte est-il suffisant pour protéger notre agriculture dans le cadre de cet accord de libre-échange ?

La délégation socialiste française a souhaité renforcer la clause de sauvegarde présentée par la Commission européenne via un règlement. Il était inacceptable que nous votions en l’état cette clause de sauvegarde, qui ne sauvegardait rien, si ce n’est l’honneur de Mme von der Leyen. Nous avons déposé un certain nombre d’amendements pour rendre ces clauses plus efficaces. Malheureusement, beaucoup n’ont pas été acceptés. Nous avons donc préféré nous abstenir sur le vote de cette clause de sauvegarde plutôt que de voter favorablement.

La Rédaction : Ursula von der Leyen avait prévu de signer l’accord avec le Mercosur samedi au Brésil. La France, rejointe par l’Italie, a demandé un report des échéances de la semaine. Qu’en pensez-vous ?

Mieux vaut tard que jamais. J’espère qu’Ursula von der Leyen n’a pas déjà pris ses billets d’avion, parce qu’on sent bien que plus l’échéance se rapproche, plus la pression monte, et plus, dans chaque pays, chaque délégation, chaque parti, on commence à se poser des questions de plus en plus sérieuses sur la viabilité, pour notre agriculture en particulier, de cet accord Mercosur. Il est urgent de ne pas se précipiter vers une signature.

La Rédaction : Les Danois, qui président aujourd’hui l’Union et qui sont favorables à ce traité, pourraient programmer un vote final sur l’accord. La France peut-elle encore éviter la signature de ce traité ?

J’ai beaucoup de respect pour les Danois, mais si deux pays majeurs, qui ont porté sur les fonts baptismaux cette Union européenne depuis sa création, ne souhaitent pas que l’on signe tout de suite cet accord, cela paraît incompréhensible que la Commission et le Conseil en fassent abstraction. Et d’autant plus qu’on le ferait alors que le Parlement européen lui-même n’aurait pas voté : ce serait une forme de mépris démocratique.

La Rédaction : Les agriculteurs manifestent aujourd’hui à Bruxelles et à Strasbourg pour exprimer leur inquiétude face au Mercosur et à la possible réduction du budget de la PAC. Partagez-vous leurs inquiétudes sur la PAC ?

Oui, la Commission nous a fait une présentation le 16 juillet en mélangeant tout ce qui fait aujourd’hui la PAC dans un fonds unique. À l’évidence, c’est une bonne façon pour que l’on ne puisse pas retrouver nos petits à l’intérieur de la nouvelle procédure budgétaire européenne. De plus, il manque beaucoup d’argent par rapport à ce qu’il y a aujourd’hui : entre 22 % et 25 % de moins en euros constants. Pour la France, c’est l’équivalent de 4 à 5 milliards d’euros de pertes sur les 45 milliards que nous recevons sur sept ans. Mais malgré cette baisse drastique, on nous explique qu’on va faire beaucoup plus pour l’agriculture avec beaucoup moins… Franchement, qui peut y croire sérieusement ?

La Rédaction : Dans le même temps, les agriculteurs français font face à une grave crise sanitaire avec la dermatose nodulaire contagieuse. Comprenez-vous la colère du monde agricole confronté à l’abattage de bêtes ?

La colère des éleveurs est parfaitement légitime et je la comprends profondément. Quand on est engagé du matin au soir auprès de ses animaux, quand on a parfois construit un cheptel sur plusieurs générations, voir ses bêtes abattues est un véritable arrachement. C’est une épreuve humaine autant qu’économique. Je viens d’un département qui connaît depuis longtemps des épizooties lourdes, comme la tuberculose bovine ou la grippe aviaire : je sais ce que cela représente concrètement pour les éleveurs et leurs familles.

Face à cette situation, le rôle des pouvoirs publics est multiple : faire preuve d’empathie, d’écoute, contenir la propagation de l’épidémie et permettre aux éleveurs touchés de rebondir. Cela passe par des indemnisations rapides et à la hauteur, un accompagnement dans la reconstitution des cheptels et un suivi administratif sans délais ni lourdeurs inutiles.

Sur le plan sanitaire, nous disposons aujourd’hui de protocoles clairement établis pour la dermatose nodulaire contagieuse. Cette maladie, extrêmement contagieuse et source de pertes économiques majeures, n’est pas endémique en Europe. C’est précisément pour cette raison qu’elle est classée en catégorie A : elle doit être éradiquée pour éviter qu’elle ne s’installe durablement dans le paysage agricole européen, ce qui serait une catastrophe supplémentaire pour des éleveurs déjà très éprouvés.

Les mesures sont connues et ont fait leurs preuves, notamment lors des épisodes survenus entre 2015 et 2017 en Grèce, en Bulgarie et dans les Balkans : abattage des animaux infectés et des troupeaux concernés, restriction stricte des déplacements et vaccination la plus large possible dans des zones tampons. Ce dispositif permet d’éradiquer efficacement la maladie.

Mais pour que cela fonctionne, il ne faut surtout pas prendre de retard. J’appelle les pouvoirs publics à faire preuve de la plus grande célérité dans le déploiement de la vaccination, en particulier dans les territoires limitrophes des foyers infectieux. Cela implique de mobiliser rapidement les doses nécessaires et les moyens humains pour vacciner. C’est là que se joue la crédibilité de l’action publique et la capacité à protéger durablement nos éleveurs.