Pas de doute possible. La prise de contrôle du Venezuela et de son pétrole, les velléités répétées d’annexion du Groenland ou le plan de paix en Ukraine en échange d’un accès aux métaux rares ne disent qu’une seule et même chose : l’entrée définitive de l’économie mondiale dans une nouvelle forme de colonialisme de la rareté.
Au cœur de cette bataille il y a le pétrole, certes, mais pas que. Il y a aussi les métaux. Cobalt, lithium, coltan, etc… Sans eux, ni intelligence artificielle, ni énergies renouvelables, ni mobilité électrique. Qui veut trouver sa place dans cette bataille de la transition écologique doit en disposer.
Les États-Unis n’ont pas attendu l’agression du Vénézuela pour se lancer dans cette course effrénée aux ressources. Mais les voilà désormais qui disposent, à travers la doctrine “Donroe” de près de 40% de la production mondiale de pétrole.
La Chine l’a compris avant tous les autres. En Afrique, elle a patiemment tissé un réseau de dépendances fondé sur un troc géopolitique assumé : infrastructures contre concessions minières. Dès 2008, elle a signé ce qui est encore appelé le “Contrat du siècle” avec, et surtout au détriment de la République Démocratique du Congo, pour l’exploitation des réserves de cuivre et de cobalt.
La Russie, elle, avance avec brutalité, adossée à des milices privées, échangeant protection militaire et soutien politique de chefs d’Etat, notamment sur le continent africain, contre métaux rares et uranium. Et la guerre en Ukraine tient également à des questions d’accès aux minerais.
C’est un fait. Nous avons basculé dans un système où des États-empires et des grandes entreprises ne cherchent plus à produire dans un cadre concurrentiel, mais à monopoliser des ressources de plus en plus rares (terres agricoles, minerais, réserves pétrolières) afin de capter une rente durable.
L’Union européenne et la France ne vivent pas dans un monde parallèle. Il leur faut aussi accéder aux ressources minières pour ne pas être distancées et donc vassaliser technologiquement et mener à bien leur transition écologique et pétrolière. Pour atteindre la neutralité carbone l’UE aura besoin de 35 fois plus de lithium qu’aujourd’hui (800 000 tonnes/an), 26 fois plus de terres rares, 330% de plus de cobalt. Et la liste est longue…
Dès lors, trois stratégies s’offrent à l’Europe et à la France. La première est celle d’assumer à leur tour une politique prédatrice, et donc ce néo-colonialisme. La seconde est d’accepter et d’achever leur mise sous dépendance énergétique (pétrolière et gazière vis-à-vis des Etats-Unis et minières vis-à-vis de la Chine).
Pour qui convient de la catastrophe morale autant que politique que représentent les deux premières options, il ne reste plus que la troisième stratégie : assumer que la souveraineté économique et industrielle d’un côté et la transition écologique de l’autre forment désormais une seule et même question. Et que cette question appelle à la formation d’outils directement opérationnels à l’instar de la politique japonaise en matière de terres rares reposant sur des partenariats plus justes, du co-développement avec d’autres nations et la mise sur pied de l’agence JOGMEC (Japan Organisation for Metals and Energy Security) dont l’objectif est la réduction drastique de la dépendance à l’égard d’une seule économie, en l’espèce la Chine. Cette dépendance est ainsi passée en quelques années de 90% à 60%. A titre de comparaison, l’UE est toujours dépendante à près de 100% de Pékin en matière d’approvisionnement en terres rares.
Le chantier est dantesque et se prolonge en questions industrielles en Europe. Pour ne prendre qu’un exemple – celui du recyclage des métaux rares – personne ne sera étonné d’apprendre que la France ne dispose que d’un seul site industriel lui étant dédié, et qui n’est pas encore actif.
Mais à l’heure où plus aucun Etat n’est à l’abri de tentatives de prédation, y compris militaires, la survie des nations européennes en dépend.