Une inflexion légère sur la question de la préférence européenne
Pendant des décennies, la politique économique européenne a reposé sur une idée simple : la concurrence et le marché devaient sélectionner les solutions « les plus efficaces », quitte à dépendre d’importations produites dans des conditions sociales et environnementales inacceptables. Dans la commande publique comme dans de nombreux soutiens, le prix le plus bas a servi d’unique boussole.
L’Industrial Accelerator Act présenté le 4 mars 2026 marque une inflexion. Pour la première fois, l’Union européenne introduit explicitement des critères industriels dans certaines politiques publiques : contenu européen dans certaines chaînes de valeur, marchés publics favorisant des matériaux industriels « bas-carbone », ou encore dispositifs de soutien automobile réservés à des véhicules produits en Europe.
Mais le texte reste limité. L’Industrial Accelerator Act reste loin d’une véritable préférence européenne : les critères de « made in EU » restent d’une portée limitée, l’article 8 du texte les étendant notamment à l’ensemble des pays avec lesquels l’Union européenne a conclu un accord de libre-échange. En d’autres termes, l’accord considère que les produits fabriqués au Japon, au Royaume-Uni ou au Canada, et peut-être demain en Inde, peuvent être considérés comme européens.
Sur les matériaux comme l’acier, l’aluminium et le ciment, le texte retient un critère bas-carbone plutôt qu’un critère d’origine. Si ce critère est correctement défini, il pourrait exclure une partie des importations les plus polluantes, notamment chinoises, mais l’effet industriel restera indirect.
Enfin, le périmètre a été fortement réduit : l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et le quantique ont par exemple été retirés, alors que c’est là aussi que se joue la souveraineté du XXIe siècle. Ces avancées coexistent en outre avec des choix politiques qui vont dans la direction opposée : nouveaux accords commerciaux, négociations en cours, dépendances technologiques et militaires persistantes. Autrement dit : l’Europe fait un premier pas vers la préférence industrielle. Mais elle refuse encore d’en tirer toutes les conséquences.
Le modèle français comme moteur de la réorientation du projet européen
Ce tournant n’est pas sorti de nulle part. Il prolonge des politiques déjà expérimentées en France. Dans l’énergie, les appels d’offres de la CRE intègrent depuis des années des critères environnementaux qui pèsent sur la structuration des filières et sur la localisation de la production. Le Net Zero Industry Act, adopté en 2024, a commencé à étendre cette logique au niveau européen en imposant, dans certains dispositifs de soutien aux renouvelables, des critères autres que le seul prix. L’Industrial Accelerator Act va un cran plus loin en assumant, sur certains instruments, un critère explicite de « made in EU ».
Dans l’automobile, la France avait également ouvert la voie. La réforme du bonus écologique, conditionné à l’empreinte environnementale des véhicules, a rapidement modifié le marché : la part des véhicules électriques produits en Chine dans les immatriculations françaises est passée d’environ 43 % à 15 % en quelques mois après l’entrée en vigueur du dispositif. L’IAA prolonge cette logique en introduisant des exigences de contenu européen dans plusieurs mécanismes de soutien au secteur automobile. Autrement dit, l’Union renforce et étend des outils déjà expérimentés en France.
Une leçon politique se dégage de cette séquence : si l’Europe évolue, c’est parce que certains États membres ont assumé de prendre de l’avance. Le bonus automobile, les appels d’offres de la CRE ou le soutien à certaines filières ont souvent été conçus au plus près des limites du cadre européen. Mais c’est précisément ce type d’initiatives qui finit par déplacer les règles communes.
C’est souvent ainsi que l’Europe avance : quand certains États membres assument d’être en avant-garde. Pour renforcer notre souveraineté, la France doit continuer à jouer ce rôle : non pas en s’isolant, mais en assumant des politiques ambitieuses qui forcent l’Union à faire évoluer ses règles.