Analyse par MICHAEL VALLET

« Un maximum de terres, un minimum de population arabe », le nettoyage ethnique de la Cisjordanie

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Un récent rapport d’Amnesty International prouve qu’il existe, au sein du gouvernement israélien, une véritable politique de nettoyage ethnique et une volonté d’annexer l’ensemble de la Cisjordanie. La France ne peut rester spectatrice. Le sénateur Mickaël Vallet, membre de la commission des Affaires étrangères et de la Défense revient sur la lecture de ce rapport.

« Un maximum de terres, un minimum de population arabe », le nettoyage ethnique de la Cisjordanie

Le rapport publié ce 10 juin 2026 par Amnesty International doit interpeller les responsables de la diplomatie française. Relatif à la politique de nettoyage ethnique conduite par Israël en Cisjordanie, le rapport donne à voir les conséquences d’une véritable politique d’État ancrée dans la violence envers les communautés palestiniennes pastorales et bédouines de la région, à rebours du droit international. Sont mis en lumière les déplacements forcés des Palestiniens victimes de violences physiques, de harcèlement et de dégradations commises par les colons. Loin d’être de simples débordements causés par des colons extrémistes, il s’avère que ces actions sont soutenues et accompagnées par les autorités israéliennes.

Ainsi du ministre Bezalel Smotrich, qui ambitionne d’annexer la Cisjordanie à hauteur de 82 %, avec un objectif monstrueux : « un maximum de terres [annexées], un minimum de population arabe ». Le même considère que « les colons héroïques qui vivent ici sont le fer de lance du sionisme », et d’ajouter que « nous sommes là pour construire avec eux et pour mettre en valeur ces terres. » Des terres qui sont devenues le théâtre de confiscations, d’expropriations et de démolitions, à mesure que les autorités israéliennes étendaient leur contrôle sur ces dernières.

L’État israélien est en effet un acteur essentiel dans la mise en œuvre de la politique coloniale et vient en soutien à l’action des colons. En témoignent les budgets revus à la hausse destinés aux avant-postes, à la sécurité des colonies ou à leur expansion via des projets d’infrastructure. Par exemple, le budget du ministère des Colonies et des Missions nationales a augmenté de 122 % durant les trois premières années d’exercice du présent gouvernement. Ce soutien s’observe aussi dans l’augmentation du nombre de constructions israéliennes, qui s’élève à près de 16 900 par an en moyenne sous ce gouvernement, contre 5 443 par an entre 2012 et 2022. Des habitations autorisées par l’État lui-même, qui démolit des habitations palestiniennes qu’il considère illégales au nom d’une politique d’enregistrement des terres discriminante : toute terre dont la propriété n’est pas revendiquée ou suffisamment documentée revient à l’État d’Israël. À cela s’ajoute un régime d’impunité pour les violences commises par les colons. Yesh Din, une organisation israélienne de défense des droits humains, déclare qu’environ 94 % des enquêtes sur les infractions commises par des civils israéliens contre des Palestiniens n’ont pas abouti à une inculpation. Amnesty International relate même s’être entretenue avec des Palestiniens, victimes de violences, traités comme des suspects, voire arrêtés au moment de saisir les autorités compétentes.

Le rapport note que l’intensité des violences a augmenté depuis les attaques du 7 octobre 2023, alors même que les autorités israéliennes n’ont eu de cesse d’ignorer les décisions ou les avis contraires à leur politique d’annexion. C’est le cas de la décision de la Cour suprême israélienne autorisant les Palestiniens à regagner leur habitation, ou encore des multiples résolutions de l’Assemblée générale et du Conseil de sécurité des Nations unies. À cet égard, en septembre 2024, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution demandant à Israël de mettre fin à sa présence dans le Territoire palestinien occupé, en exhortant les États à ne pas favoriser ni faciliter les prises illégales d’Israël, de quelque façon que ce soit. Cette résolution a aussi appelé à prendre des sanctions ciblées à l’encontre des personnes et entités ayant participé au maintien de l’occupation, notamment en ce qui concerne les violences commises par des colons, à mettre fin aux importations en provenance des colonies israéliennes et à cesser les transferts d’armes. Le rapport d’Amnesty International établit que la plupart des États n’ont pas pris de mesures efficaces en ce sens, ni même pour coopérer en vue de mettre fin au régime d’apartheid instauré par Israël.

De ce point de vue, la France ne fait pas figure d’exception. Longtemps resté excessivement prudent, le Quai d’Orsay a fini par prendre un certain nombre de mesures qui demeurent toujours insuffisantes. Il aura fallu attendre des humiliations et des récits de violences visant des Français de la flottille humanitaire à destination de Gaza pour qu’enfin soit décidée la première interdiction de séjour du ministre de la Sécurité nationale d’Israël, Itamar Ben-Gvir. Là encore, sur la colonisation en Cisjordanie, les sanctions évoquées jusqu’ici par Jean-Noël Barrot visaient d’abord les colons « extrémistes » et ignoraient donc le caractère structurel et plus large de la politique d’annexion israélienne.

Ce n’est qu’en juin 2026 que le ministre des Affaires étrangères a prononcé une nouvelle interdiction de séjour, cette fois-ci à l’encontre du ministre des Finances, Bezalel Smotrich, aussi ministre supplémentaire de la Défense et fervent défenseur du programme colonial. Il nous aura fallu trouver le courage auprès de nos partenaires britanniques, canadiens, australiens, néo-zélandais et norvégiens pour prononcer cette sanction, somme toute modeste. Le pauvre ministre sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale devra donc se contenter de voir la tour Eiffel depuis l’espace aérien français, où il se sait à présent à l’abri de toute inquiétude. Ces sanctions micro-ciblées manquent l’essentiel : la responsabilité collective de l’ensemble du gouvernement, et donc de l’État israélien, dans cette politique de nettoyage ethnique.

Si la France avait fini par reconnaître l’État de Palestine le 22 septembre 2025, la pertinence de cette mesure éminemment symbolique apparaît forcément dégradée au regard des exactions qui continuent d’être commises. Un État se définit par trois éléments : un territoire et une population sur lesquels l’État exerce sa souveraineté, ainsi qu’une puissance publique. Alors à quoi bon reconnaître un État si sa population est menacée, déplacée, massacrée, et ses terres confisquées lorsque celles-ci ne sont pas annexées ?

Les sanctions doivent cesser d’être des déclarations de bons sentiments ou des signalements de vertu pour redevenir un moyen de contester le mal commis. À ce jour, seuls deux ministres et quelques dizaines de colons zélés sont ciblés par de vaines sanctions, alors même que l’État, ses ressources, son administration et ses ministres se sont mobilisés en faveur du programme colonial.

La France devrait revoir les sanctions à la hausse et, pour cela, prendre exemple sur l’Espagne. En septembre 2025, l’Espagne mettait en place un embargo interdisant l’exportation et l’importation d’armes, de matériel de défense et de biens « à double usage ». Dans le même temps, elle imposait des restrictions sur les entrées en Espagne pour certaines personnes impliquées dans le génocide à Gaza, tout en prohibant l’importation de produits provenant des colonies israéliennes en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et sur le plateau du Golan, et créait l’obligation, pour les plateformes touristiques, de retirer les annonces d’hébergements situés dans les colonies israéliennes. Les socialistes espagnols ont donc réussi à faire émerger une voix en Europe là où nos responsables français ont échoué. Une preuve de plus que l’attrape-tout politique au pouvoir depuis dix ans n’attrape plus grand-chose. Pas même la nécessité d’une voix forte pour défendre ceux qui n’ont pas les moyens de le faire tout seuls. À ce jour, seule la parole socialiste revigore l’Europe amorphe, enlisée dans l’inaction, comme déjà convaincue de sa propre vassalisation au bon vouloir diplomatique de l’Oncle Sam.