Milan Sen — Les analyses électorales reposent le plus souvent sur des sondages, lesquels permettent d’identifier des déterminants sociaux et géographiques du vote. Vous avez fait le choix d’une autre méthode : pouvez-vous la présenter et expliquer ce qui en fait la pertinence ?
Notre travail renouvelle la cartographie électorale en grande partie grâce à une plongée jusque dans les urnes. Nous analysons les résultats collectés par le ministère de l’Intérieur dans les près de 70 000 bureaux de vote qui maillent la France, permettant de savoir combien de personnes se sont rendues à l’isoloir et comment se sont répartis leurs suffrages. Grâce à l’Insee, on connaît également les quartiers associés à chacun des bureaux de vote – une publication qui a été permise par des sollicitations répétées d’acteurs de la société civile, et notamment de chercheurs, auxquels nous sommes largement redevables (voir Joël Gombin et Laure Lucchesi). Ce même institut met en ligne des données permettant de calculer le niveau de vie qui correspond à chacun de ces quartiers. En associant ces trois informations, il nous a été possible d’étudier les liens entre niveau de vie et comportement électoral, permettant ainsi d’établir une nouvelle cartographie électorale à l’échelle nationale, d’une finesse inédite.
Un autre avantage de notre approche, à un moment où les instituts de sondage suscitent une certaine méfiance, c’est la transparence qu’elle permet : toutes les données utilisées sont publiques. Certes, certaines critiques adressées à ces instituts sont difficilement vérifiables, comme celles qui leur prêtent une inclinaison politique marquée. En revanche, les questionnements qui portent sur leur méthodologie nous apparaissent pour partie pertinents. Pour rappel, les enquêtes produites reposent sur quelques milliers de personnes interrogées, qui se veulent représentatives de la population française. Administrées le plus fréquemment par voie numérique, le risque est grand qu’elles laissent en réalité à l’écart de nombreuses catégories de personnes, à commencer par les personnes touchées par l’illectronisme. Ces limites intrinsèques aux enquêtes par sondage, tout comme la place que leurs enseignements prennent dans le débat public, nous ont confortés dans l’idée qu’une lecture alternative des résultats électoraux, reposant sur des données publiques qui couvrent l’ensemble du corps électoral, était nécessaire et saine pour le débat public.
Sur la question précise du niveau de vie, les derniers sondages post-électoraux, sans intégrer cette variable dans l’échantillonnage, présentent effectivement les résultats en fonction du « niveau de revenus mensuels nets » du foyer. Mais des spécialistes des enquêtes statistiques s’interrogent sur la fiabilité de la réponse à une telle question, qui peut paraître intrusive. Par ailleurs, cette notion ne semble pas tenir compte de la composition du foyer : un célibataire touchant 2 500 € par mois sera alors placé dans la même catégorie qu’un foyer de deux adultes et deux enfants disposant de ce même revenu. La notion de niveau de vie développée par l’Insee, et que nous mobilisons dans notre travail, tient pour sa part compte des différences dans la composition du foyer.
Cette approche nous a semblé d’autant plus fructueuse que nos résultats contrastent pour partie avec ceux mis en avant par certains instituts de sondage. Nous rappelons en introduction que, d’après le sondage post-électoral qui a suivi le premier tour des élections législatives de 2024, le RN et ses alliés se placent en tête dans toutes les catégories de revenu. De notre côté, nous constatons que c’est le cas dans les bureaux de vote au niveau intermédiaire, mais ni dans les plus pauvres, ni dans les plus aisés.
Milan Sen — Autre spécificité de votre ouvrage, vous analysez les résultats à partir des inscrits, et non des seuls votants. Pourquoi ce choix, et en quoi permet-il, selon vous, de mieux saisir les dynamiques électorales ?
Pour deux raisons : tout d’abord, cela tient compte de l’abstention, alors qu’elle est souvent évacuée passée l’annonce des premiers résultats (en pourcentage des suffrages exprimés). Face au défi démocratique posé par la grève des urnes de plus en plus suivie, nous avions à cœur d’inclure ce phénomène dans les chiffres. D’autant plus que l’abstention touche davantage les classes populaires, ce qui fait baisser leur poids relatif parmi les votants.
Ensuite, cela permet de remettre à leur juste niveau les scores des partis politiques et d’obtenir un paysage composé de territoires moins polarisés que ce qu’on peut entendre. Derrière la carte brune qui est ressortie des élections européennes de 2024, le RN arrivant en tête dans la majorité des communes, raisonner à partir de ses 15,5 % de suffrages des inscrits et non de ses 31,5 % d’exprimés permet de relativiser l’ampleur de l’adhésion de la population… Autre exemple : les élections législatives de 2017 ont été décrites comme un raz-de-marée macroniste car 350 députés de cette mouvance ont été élus. Seuls 15 % des inscrits au premier tour ont cependant voté pour un candidat issu de La République en marche. Dans cette veine, les rapports de force entre partis politiques sont plus contrastés que ce que le raisonnement en termes de suffrages exprimés laisse penser.
Milan Sen — Depuis les élections législatives de 2024 et la défaite du camp présidentiel, les partis centristes et la droite traditionnelle se sont rapprochés jusqu’à gouverner ensemble. Cette coalition est-elle une alliance de circonstance ou traduit-elle une proximité plus structurelle de leurs électorats sur le plan géographique et social ? Sans vous demander de faire de la politique-fiction, ces deux blocs peuvent-ils durablement se passer l’un de l’autre, ou sont-ils désormais interdépendants électoralement ?
Il convient de rappeler que la droite traditionnelle a toujours eu l’ambition d’agréger le centre, pensons à la formule consacrée « Union de la droite et des centristes ». En 2017, le phénomène Macron fait voler en éclats les repères politiques habituels, en s’appuyant sur des personnalités venues du centre-gauche comme de la droite. À partir de 2022, dans un contexte où la coalition présidentielle perd sa majorité absolue, LR opte pour une forme de soutien sans participation, permettant une certaine stabilité aux gouvernements Borne et Attal.
En raisonnant en termes de niveau de vie, nous montrons que les caractéristiques socio-économiques des électorats de la coalition présidentielle et de la droite traditionnelle sont relativement similaires : très faible au bas de la pyramide sociale, le vote pour ces formations croît progressivement jusqu’à atteindre sa zone de force parmi les plus aisés. Cependant, on observe que là où la coalition présidentielle est assez stable, depuis les cœurs d’agglomération jusqu’aux territoires très peu denses, il existe un contraste assez marqué pour la droite traditionnelle entre, d’une part, les zones les plus urbanisées et, d’autre part, le périurbain et la ruralité. Surtout, ses zones de force géographiques se concentrent dans quelques fiefs. Notre approche ne dit rien, en revanche, d’autres variables, comme l’âge ou les valeurs : c’est une limite des bases de données utilisées.
Pour ce qui est de l’interdépendance électorale, on a pu l’observer lors des législatives de 2024 : de nombreux accords locaux conclus dès le premier tour ont conduit la droite traditionnelle à délaisser certaines circonscriptions au profit de la coalition présidentielle, et inversement. Ces arrangements se sont noués dans un contexte particulier, marqué par la scission d’une partie des Républicains, qui avait choisi de rejoindre l’extrême droite.
Aujourd’hui, le parti apparaît toujours tiraillé entre deux lignes : d’un côté, celle qui entend maintenir une stricte étanchéité avec l’extrême droite et envisage favorablement un rapprochement avec Édouard Philippe ; de l’autre, celle qui considère que l’avenir passe par une union des droites avec le Rassemblement national. Il y a fort à parier que l’absence, au second tour de l’élection présidentielle de 2027, d’un candidat issu des Républicains accélérerait cette clarification.
Milan Sen — On présente souvent le vote en faveur du RN comme celui des classes populaires, voire du monde ouvrier. Cette lecture vous paraît-elle fidèle à la réalité des données ? Comment cet électorat a-t-il évolué entre 2022 et aujourd’hui ? Enfin, dans la perspective d’un second tour en 2027, quels seraient, selon vous, les segments sociaux et géographiques décisifs que le RN devra conquérir pour atteindre une majorité absolue ?
Entre les premiers tours de la présidentielle de 2017 (16 % des inscrits) et des législatives de 2024 (22 %, avec ses alliés), le RN a conquis 3 millions de voix supplémentaires en attirant les suffrages de plus de 10,5 millions d’électeurs. Le record de voix pour ce parti a néanmoins été atteint à l’occasion du second tour de l’élection présidentielle de 2022 avec 13,3 millions (27 % des inscrits), contre 10,6 millions lors du premier duel entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron (22 % des inscrits), cinq ans plus tôt. Les figures dans notre livre mettent en évidence les transformations de l’électorat du parti d’extrême droite qui ont accompagné cette croissance. L’année 2024 semble ainsi amorcer un tournant dans l’attraction qu’exerce le RN envers les différentes catégories de la population.
En particulier, on observe dès les européennes de 2024, avant même le ralliement d’Éric Ciotti, une progression du vote RN chez les plus aisés. Une hypothèse est que le vote Éric Zemmour en 2022, très croissant avec le niveau de vie, a pu servir de sas entre la droite et l’extrême droite pour une partie des électeurs aisés qui votaient traditionnellement à droite.
Quant au second tour de l’élection présidentielle, son issue dépendra largement du casting et des dynamiques résultant du premier tour. Les catégories d’électeurs que l’extrême droite cherchera à mobiliser varieront donc selon la configuration. En cas de duel face à un représentant du bloc central, elle aurait plutôt intérêt à conquérir des voix au sein des classes populaires, qui votent très peu pour la coalition présidentielle et la droite. Si, en revanche, la gauche devait se retrouver face au Rassemblement national, le RN serait davantage incité à se tourner vers les catégories supérieures. Une partie de ces électeurs refuse aujourd’hui de choisir entre la gauche et l’extrême droite : lors des seconds tours des législatives de 2024 opposant un candidat du Nouveau Front populaire à un candidat du bloc d’extrême droite, le taux de votes blancs et nuls a approché 10 % dans les bureaux de vote les plus aisés. L’enjeu serait alors, pour le RN, de convaincre ces électeurs de passer d’une forme de neutralité à un vote explicite en faveur de l’extrême droite.
Milan Sen — À propos des européennes de 2024, vous mettez en évidence deux dynamiques distinctes à gauche : d’un côté, un électorat insoumis fortement implanté aux deux extrémités de l’échelle sociale (fort dans l’électorat très populaire et dans l’électorat très bourgeois) ; de l’autre, un électorat socialiste à la structure plus « pyramidale », proche de celle du macronisme, avec un score qui augmente au fur et à mesure que le niveau de vie du bureau de vote augmente. Vous suggérez également que « ces formations [PS et Les Écologistes] peuvent alors être tentées de récupérer une partie des anciens électeurs de gauche ». Cet embourgeoisement de l’électorat socialiste est-il propre aux européennes de 2024, avec un contexte particulier (tête de liste social-démocrate et fort taux d’abstention, notamment dans les classes populaires), ou traduit-il une tendance qui risque fort de se prolonger à la présidentielle de 2027 ?
La difficulté pour étudier les électorats de gauche sur la période 2017-2024, c’est que ce camp est parti uni aux deux dernières législatives, et qu’un phénomène de vote utile a été à l’œuvre aux deux dernières présidentielles : le PS a récolté seulement 5 % des suffrages inscrits en 2017 et 1 % en 2022, avec une uniformité remarquable selon le niveau de vie. C’est pourquoi l’étude des différents électorats de gauche s’est appuyée sur les résultats aux européennes. Comme vous le notez, une limite de cette analyse est que l’abstention est plus marquée lors de ces élections qu’à l’occasion de l’élection présidentielle, particulièrement chez les classes populaires. Cela n’en permet pas moins de tirer quelques enseignements intéressants.
Ainsi, aux européennes de 2024, LFI dépasse les 10 % des inscrits dans les bureaux de vote les plus précaires, puis se situe aux alentours de 5 % dans les autres, la remontée en haut de la pyramide sociale étant très légère. À l’inverse, le score de la liste Glucksmann est très croissant avec le niveau de vie. En regardant le vote dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, on remarque également une avance très nette de la liste Aubry sur la liste Glucksmann (13 % des inscrits contre 4 %). Dans ce contexte, pour la présidentielle à venir, il est à parier que, sauf à investir massivement les préoccupations des milieux populaires et à réussir à les incarner à travers un candidat, la gauche hors LFI aura du mal à rassembler un électorat populaire.
Milan Sen — Votre ouvrage se concentre sur les scrutins nationaux entre 2017 et 2024. Depuis sa parution en janvier 2026, des élections municipales ont eu lieu. Quels enseignements tirez-vous de ces résultats locaux ? Confirment-ils les dynamiques que vous décrivez, ou révèlent-ils des inflexions nouvelles dans la géographie électorale ?
Avant toutes choses, il faut souligner que les interprétations globales et nationales pour le scrutin local que sont les municipales sont à prendre avec beaucoup de précaution.
Les élections de mars 2026 confirment certaines tendances que nous décrivons dans le livre : le score de la gauche augmente à mesure que croît la taille de l’agglomération, mais ce camp est en difficulté dans les villes petites et moyennes. L’abstention est en hausse, tout comme l’extrême droite, même si cette progression est moins forte que les résultats de l’année 2024 pouvaient le laisser présager. Il faudra toutefois attendre les sénatoriales de la fin d’année pour évaluer le positionnement de tous les maires élus « sans étiquette ». Contrairement aux élections nationales, les anciens partis de gouvernement (LR et PS) se maintiennent, ce qui illustre leur ancrage, à l’inverse de la coalition présidentielle.
Dans notre livre, nous avertissions sur l’humilité à avoir dans les prédictions, notamment au regard des contextes. En 2022, le front républicain était donné pour mort ; en 2024, il a signé son retour, contribuant à faire de l’alliance de gauche la première force politique à l’Assemblée nationale et à maintenir la coalition présidentielle à flots ; aux municipales de mars, au contraire, les reports de voix ont pu être favorables aux adversaires de la gauche unie (Toulouse, Brest, Clermont-Ferrand…). Dans ces villes, il est raisonnable de penser qu’une partie des électeurs ayant choisi l’extrême droite au premier tour se sont ensuite reportés sur le candidat de droite au second tour, parfois même lorsque leur propre candidat était encore présent. Il serait pour autant trop rapide d’en conclure qu’un même barrage contre la gauche se produirait à coup sûr à l’occasion des prochaines échéances nationales, les enjeux n’étant pas les mêmes. Pour autant, les états-majors seraient avisés de ne pas totalement ignorer ce phénomène de porosité entre les électorats de droite et d’extrême droite.
Sources :
- Joël Gombin et Laure Lucchesi, https://www.lagrandeconversation.com/politique/donnee-electorale-pourquoi-tout-va-changer/
- Nouvelle cartographie électorale de la France, Youssef Souidi et Thomas Vonderscher, Éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie critique », 2026.