Fabrice Raffin est socio-anthropologue, maître de Conférence à l’Université de Picardie Jules Verne et chercheur du laboratoire Habiter-Monde (EA4287). Il enseigne également à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle et à l’Ecole de Design de Nantes Atlantique. Il travaille depuis longtemps sur les pratiques culturelles des français et réfléchit à leur prise en compte dans les politiques culturelles. Ces réflexions peuvent constituer un apport essentiel à la construction des politiques locales de la culture. Je l’ai rencontré pour échanger avec lui dans le contexte des débats que nous pouvons avoir en ce moment à la veille des élections municipales.
Quelles sont les conséquences des restrictions budgétaires qui touchent les budgets culturels ?
La première difficulté consiste à évaluer les budgets réels de la culture. Il y a l’Etat et les collectivités territoriales mais on ne prend pas en compte dans ces chiffres le fait que le ministère de la Culture dépense moins que le total de l’ensemble des dépenses culturelles des autres ministères. On compte rarement aussi les villes de moins de 3500 habitants. La dépense globale des ministères et des collectivités se situe en réalité entre 25 et 30 milliards d’euros. Sur cette base on peut évaluer quels sont les acteurs plus ou moins touchés par les baisses.
Les grands équipements, les associations ou les artistes ne sont pas à égalité. Mon hypothèse est que ceux qui sont le plus sous la contrainte, c’est à dire les acteurs du tiers secteur et des droits culturels, seront beaucoup plus touchés que les institutions qui proposent des formes inscrites dans une démarche artistique classique. La question qui se pose est la suivante : dans ces coupes budgétaires va-t-on privilégier certaines formes artistiques ? Sachant que la dynamique culturelle et la créativité se situent bien plus dans le tiers secteur et les droits culturels que du côté d’institutions parfois obsolètes et loin des populations malgré leurs discours.
Que pensez-vous du concept de « droits culturels » ?
Les militants culturels s’accrochent à cette notion de droits culturels comme une sorte de totem pour accéder à la reconnaissance et poursuivre leur activité. Le problème est qu’en France, la qualité artistique reste un critère majeur, bien qu’elle intéresse surtout les spécialistes et peu les publics.
Les droits culturels se situent bien plus en phase avec les populations et privilégient le relationnel, la fête, la proximité, moins les enjeux artistiques. C’est souvent cela qu’on leur reproche, même au niveau local, et justifie les coupures de subventions. Les droits culturels sont toujours en manque de légitimité. Ils sont très importants dans le débat sur la culture et sur les solutions pour surseoir à l’échec de la démocratisation culturelle. Mais je les trouve minimes dans la mise en œuvre des politiques culturelles. De plus, c’est une belle notion mais il faut admettre aussi qu’elle est assez fourre-tout, ce qui fait aussi une part de sa faiblesse.
La diversité des pratiques culturelles est-elle prise en compte dans la définition des politiques de la culture ?
On peut définir la culture comme l’accès à l’expérience esthétique culturelle. On y trouve trois dimensions : l’émotion, l’attention et le plaisir. Cette troisième dimension est importante car elle a été longtemps méprisée au profit de l’éducation ou de l’émancipation. La dimension réflexive de la culture prime encore aujourd’hui dans les politiques culturelles. On peut bien sûr défendre cette notion qui a été créée au XVIII ème siècle. Mais pour la majorité de la population on en reste à un accès par l’émotion à la recherche du plaisir.
Et c’est donc le goût, l’intérêt pour l’éducation d’une minorité – les classes supérieures – qui guide les politiques culturelles alors que les pratiques culturelles sont présentes partout. Elles sont foisonnantes et les institutions leur ont souvent mis des bâtons dans les roues. La techno, par exemple, a été réprimée dans les années 90 et il y a aujourd’hui une véritable cécité vis-à-vis des pratiques populaires.
Certes, on n’a pas forcément besoin de les aider car elles se débrouillent très bien toutes seules. Mais je pense qu’il est important de les reconnaître et surtout d’éviter à leur égard le mépris social. Il est tout à fait légitime que les institutions aient une démarche éducative en programmant des formes artistiques plus complexes mais il faut le reconnaître comme tel. Ces propositions sont présentées comme « la culture » alors que c’est une forme de culture parmi d’autres. Il faut admettre qu’il y a également d’autres formes d’accès à la culture, d’autres sens donnés par les populations à leur pratiques culturelles. Elles procurent des plaisirs plus prosaïques, simples et surtout collectifs. Or sur ce terrain les politiques publiques sont relativement absentes.
Les attentes et les pratiques des classes populaires trouvent-elles leur place dans les politiques culturelles ?
Les acteurs culturels font preuve de bonne volonté pour permettre au plus grand nombre d’accéder à leurs propositions. C’est incontestable. Mais il y a trop souvent dans leur démarche une dimension quasi messiannique. Un peu plus d’humilité serait sans doute nécessaire.
Il faut peut-être d’un côté clarifier les liens entre l’éducation artistique et culturelle (EAC) très sérieuse en précisant pourquoi c’est important au lieu de l’affirmer. De l’autre côté, il faut être plus proche des attentes des populations et déjà prendre conscience de ce qu’elles font. Toutes les populations ont accès à la culture, à leur culture. Dans beaucoup des pratiques populaires il y a un moment où l’on retrouve de la réflexion. Mais doit-on mettre la réflexion comme finalité première de la culture comme la classe bourgeoise l’a définie au tournant du XIXème siècle ? C’est un projet tout à fait respectable. Dans les classes supérieures la qualité artistique se mesure à la réflexion ou à l’analyse. Ce n’est pas le cas dans le reste de la population.
Mais on peut aussi choisir de se prendre moins au sérieux en faisant de la culture un moment de plaisir, de relation, d’animation qui n’empêche en rien les moments de réflexion. Et, pourquoi pas, soutenir aussi des formes hybrides faisant appel aux deux registres.
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