Les auditions s’ouvrent dans un silence dense. Micros allumés. Caméras fixes. Dirigeants de France Télévisions et de Radio France, journalistes, producteurs, anciens ministres de la Culture : les profils varient. Le climat, lui, demeure. Avant même la première question, la tension est perceptible : chacun sait que la séquence peut déborder.
Le rapporteur, Charles Alloncle (UDR), enchaîne les questions à un rythme soutenu. Il exige la divulgation des rémunérations face caméra, y compris lorsque ces montants figurent déjà dans des rapports publics. Il interrompt les réponses jugées trop longues, reformule en accentuant les soupçons, insiste sur d’éventuels biais idéologiques. Les extraits circulent aussitôt sur les réseaux sociaux, parfois avant même la fin de l’audition.
Quand le rapporteur va trop loin
L’épisode du 4 février marque un point de bascule. Interrogeant Roselyne Bachelot sur les sociétés produisant des émissions pour France Télévisions, le rapporteur évoque Mediawan et insiste sur son statut de « société privée détenue à l’étranger ». Il suggère ensuite l’existence de liens entre cette entreprise et le président de la commission. Le ton monte. Le président de commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons) se redresse, dénonce des « accusations très graves » et suspend la séance. En quelques minutes, l’examen d’un contrat de production devient une mise en cause personnelle. L’ambiance se fige, les échanges quittent le terrain technique pour glisser vers la confrontation politique.
Quelques jours plus tard, Roselyne Bachelot résume son audition sur un plateau de télévision : « Les questions du rapporteur sont insidieuses et à la limite de l’injure. Je n’ai pas envie d’assister au bal des cons ! » La formule choque. Elle révèle surtout le sentiment d’être convoqué moins pour expliquer que pour être mis en cause.
Du contrôle à la dramaturgie politique
Créée le 28 octobre 2025 à l’initiative du groupe Union des droites pour la République (partenaire du RN, mené par Éric Ciotti), la commission doit examiner la neutralité et la gestion d’un secteur représentant près de 4 milliards d’euros de financement public annuel. France Télévisions perçoit environ 2,7 milliards, Radio France près de 700 millions.
Le contrôle parlementaire est légitime. Il constitue l’un des fondements du fonctionnement démocratique. Mais il suppose d’établir des faits, de confronter des arguments et d’en tirer des conclusions étayées. Or un glissement s’opère lorsque la question implicite devient : « En quoi le service public est-il biaisé ? ». L’exigence répétée de dévoiler des salaires déjà rendus publics ne crée pas d’information nouvelle : elle met en scène une suspicion. Les auditions produisent davantage des séquences polémiques que des analyses de fond.
La politologue Camille Righetti évoque un niveau de mésentente « assez inédit ». Cette conflictualité constante installe un climat où le soupçon devient le point de départ plutôt que l’hypothèse à vérifier.
Une accumulation d’accusations révélatrice
Cette évolution n’est pas anodine. Dans une commission d’enquête, la forme compte autant que le fond. Lorsque la confrontation devient le registre dominant, elle finit par redéfinir l’objet même du travail parlementaire. Ce qui devait être une vérification se transforme en démonstration.
Le rapporteur utilise cette commission d’enquête pour tenter de prouver son biais : selon lui, le financement public crée nécessairement un média de moindre qualité. L’argent privé viendrait avec moins d’attache que l’argent public.La Cour des comptes pointe des tensions financières, non une illégitimité démocratique. Par ailleurs, les enquêtes d’opinion montrent régulièrement que la radio et la télévision publiques figurent parmi les médias jugés les plus fiables par les Français.
Deuxième biais : les médias auraient pour première mission d’être rentable, et non pas d’informer.Pourtant, même la ministre de la Culture, Rachida Dati, l’a rappelé : ces médias remplissent des missions non rentables — information territoriale, création, pluralisme. Un incident peut s’expliquer. Une succession d’incidents dessine une méthode. À force de suspensions de séance, d’accusations publiques et de séquences virales, la commission semble juger plutôt qu’analyser.
Le débat sur l’audiovisuel public est légitime. La transformation du contrôle en mise en accusation permanente l’est moins. Lorsqu’une commission devient tribunal, ce n’est pas seulement un média qui vacille, c’est la crédibilité du contrôle parlementaire lui-même qui se fragilise.