12 décembre 2023, Laurent Wauquiez arrive en Vélib’ rue Saint-Joseph, à Paris, dans les bureaux de Pierre-Édouard Stérin. Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, pressenti pour prendre la tête de la droite, rencontre discrètement le fondateur de Smartbox. Cette visite s’inscrit dans une stratégie méticuleuse visant à créer le terreau propice à l’union des droites sur le territoire national.
Pour ce faire, et depuis 2022, Stérin multiplie les entretiens avec les figures de la droite et de l’extrême droite. François-Xavier Bellamy, Bruno Retailleau, Marion Maréchal, Éric Zemmour : l’agenda est rempli et le milliardaire cherche le bon cheval. En janvier 2025, comme l’a révélé Le Nouvel Obs, il déjeune avec Bruno Retailleau, devenu ministre de l’Intérieur, avec qui il partage les valeurs conservatrices de La Manif pour tous. Selon les révélations de la cellule investigation de Radio France, Marine Le Pen et Jordan Bardella sont décrits comme des interlocuteurs avec lesquels « il y a déjà une relation active et une influence réelle ».
Cet homme de 50 ans, exilé en Belgique depuis 2012 pour raisons fiscales, a décidé de prendre les choses en main pour trouver le candidat qui pourra porter son projet. Ce dernier, baptisé « Périclès », acronyme de Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes, vise à « disrupter » l’offre politique française. Largement inspiré du Projet 2025 de la Heritage Foundation américaine, ce programme prévoit l’injection de 150 millions d’euros sur dix ans pour façonner une nouvelle génération d’élus locaux acquis à ses valeurs, aussi diverses que le libéralisme économique, le conservatisme social, le combat contre le « wokisme » et la « cathophobie ». L’existence du projet a été dévoilée par La Lettre en avril 2024, puis L’Humanité en a publié le résumé exécutif en juillet de la même année.
Politicae, l’école qui préparait la victoire du RN aux municipales
Le cœur du dispositif s’appelle Politicae. Cette « école des futurs maires », lancée en janvier 2024, affiche comme objectif de « former et faire gagner environ 1 000 maires de petites et moyennes communes » avant les municipales des 15 et 22 mars prochains. Ses cofondateurs sont Antoine Valentin, maire de Saint-Jeoire en Haute-Savoie, qui a depuis été élu député RN en février 2026 lors d’une législative partielle en Haute-Savoie avec 59 % des voix — une première historique dans cette terre de Résistance —, et Raphaël Cognet, maire divers droite de Mantes-la-Jolie.
Politicae se présente comme « non partisan » mais, dans les faits, tous les formateurs viennent de la droite dure : Barthélemy Martin, candidat LR-RN en Charente ; Pierre-Augustin Henry, séminariste engagé dans La Manif pour tous ; et surtout Philippe de Gestas, ancien chef de cabinet de Nicolas Sarkozy au conseil général des Hauts-de-Seine entre 2004 et 2006, ex-secrétaire général de Sens commun devenu Mouvement conservateur, allié à Reconquête ! et résident landais, dans la circonscription de Boris Vallaud, quelques week-ends par an. C’est lui qui se charge notamment des enseignements à l’Institut de formation politique.
Le modèle économique repose entièrement sur Stérin. C’est Philippe de Gestas qui a organisé la rencontre entre le milliardaire et les deux cofondateurs en janvier 2024. « Il a fait le lien entre nous et l’écosystème Stérin pour nous permettre d’obtenir des fonds », reconnaît Antoine Valentin à Mediapart. Le site Politicae revendique aujourd’hui plus de 450 articles en accès libre, des outils data et un accompagnement juridique à destination des candidats aux municipales. L’objectif affiché sur la feuille de route de Périclès est de faire gagner au RN au moins 300 villes.
Un écosystème d’influence tous azimuts
Politicae n’est qu’un rouage du projet Périclès. Stérin déploie ses millions sur tous les fronts. En février 2024, il rachète Marmeladz, l’une des plus importantes agences françaises d’influenceurs sur les réseaux sociaux. Un outil stratégique pour capter les jeunes générations.
Le milliardaire crée aussi son propre think tank, confié à Philippe de Gestas, puis dirigé par Arnaud Rérolle, qui le définit devant les parlementaires comme « une pépinière de projets métapolitiques ». Missionné dès novembre 2023, celui-ci s’entoure d’une équipe très droitière avec Marguerite Frison-Roche, ancienne de l’équipe de campagne d’Éric Zemmour ; Pierre Valentin, jeune essayiste anti-woke invité en avril au rassemblement des national-conservateurs à Bruxelles aux côtés de Viktor Orbán et Nigel Farage ; Emmanuel Fontan, ancien cadre du ministère de l’Intérieur passé par la revue maurrassienne Les Épées.
Stérin ne se contente pas de créer, il finance aussi l’écosystème existant. Selon La Lettre, au moins 24 structures de droite ou d’extrême droite ont déjà reçu un financement du projet, parmi lesquelles l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, l’Institut pour la justice, l’Institut Thomas More, Contribuables associés, le Cercle droit & liberté, ou encore le média en ligne L’Incorrect et la chaîne YouTube Le Crayon.
Côté médias, le milliardaire tente de s’emparer de titres existants. Il approche Valeurs actuelles, dont il déclare début 2025 qu’il « serait ravi de racheter le journal », et négocie le rachat de Marianne avant que l’opération n’échoue face à la méfiance de la rédaction. Sa tentative de placer son bras droit Alban du Rostu au sein du groupe Bayard est également bloquée par la mobilisation des salariés. Le projet a même suscité l’intérêt de Paul Manafort, l’ancien conseiller de campagne de Donald Trump, qui a proposé ses services en vue de la présidentielle française de 2027, une offre que la direction de Périclès affirme avoir déclinée.
Les réseaux de l’extrême droite catholique
Le Fonds du bien commun, structure philanthropique de Stérin, finance l’école « La Boussole » à Mantes-la-Jolie. Cet établissement hors contrat, affilié au réseau Espérance banlieues, a été cofondé par Marie Cognet, l’épouse du maire. Dans la cour, les élèves font le salut au drapeau et l’objectif affiché est de « développer le sentiment d’appartenance à la France ».
Le logo du Fonds du bien commun figure parmi les sponsors de l’école. En décembre 2022, les enfants de CM1 et CM2 de l’école « La Boussole » chantent même à l’Olympia lors de la Nuit du bien commun, initiative parallèle du fondateur de Smartbox. En juin 2025, Stérin quitte le conseil d’administration du fonds de dotation de la Nuit du bien commun afin de se recentrer sur son projet politique Périclès, signe d’un engagement désormais assumé.
Mars 2026 : le test grandeur nature
Le projet Périclès dessine une stratégie cohérente : il faut occuper le terrain des idées, des médias, des réseaux sociaux et, bientôt, des mairies. Cette offensive s’inscrit dans une dynamique plus large de rapprochement entre LR et le RN, dont les municipales de mars constituaient la première traduction concrète à grande échelle. Le Rassemblement national a présenté un nombre record de quelque 650 listes à travers la France, avec des ambitions affichées dans plusieurs grandes villes comme Toulon, Marseille, Lens, Calais, Nîmes, Carcassonne ou encore Menton. Jordan Bardella ne cachait pas l’enjeu : « l’alternance commence dans les communes françaises ». Au-delà de la conquête municipale, le RN visait la constitution d’un vivier de grands électeurs en vue des sénatoriales de septembre 2026 et, in fine, de la présidentielle de 2027. Vu la stratégie consistant à masquer un grand nombre de candidats RN dans des listes sans étiquette, c’est bien pour les sénatoriales que nous pourrons mesurer l’ampleur des dégâts.
Les visites de Laurent Wauquiez chez Stérin, les ponts entre Politicae et les candidats du Rassemblement national, le financement croisé de think tanks communs… Tout cela vise à normaliser l’union des droites. Cette normalisation se traduit déjà dans les actes : à Bourg-en-Bresse, LR et Reconquête présentent une liste commune ; à Nîmes, le candidat RN battu avait rallié d’anciens élus de la majorité LR, etc.
Face à cette offensive, les mobilisations citoyennes se multiplient et des collectifs locaux, syndicats et associations de gauche organisent des campagnes de terrain pour alerter sur le bilan des municipalités déjà gérées par le RN.
Un personnage sous pression
Les législatives et la présidentielle de 2027 seront les prochaines étapes dans l’agenda de Stérin et il y a fort à parier que ce dernier voudra jouer un rôle déterminant grâce à ses réseaux. La seule inconnue demeure, à ce jour, sa capacité à mobiliser des fonds propres de façon durable pour financer son entreprise politique. À l’automne 2025, la presse rapporte que le projet Périclès est en difficulté. Selon Libération, les financements promis n’arrivent plus ou très en retard, tandis qu’Otium Capital, le fonds d’investissement de Stérin, ferait face à un problème de liquidités et à une dette estimée à 400 millions d’euros.
Il est devenu un personnage exposé médiatiquement, trop pour certains qui le jugent désormais radioactif. Convoqué à trois reprises par la commission d’enquête parlementaire sur l’organisation des élections en France, il a refusé de se présenter à chaque fois, invoquant des raisons de sécurité. En septembre 2025, une enquête judiciaire a été ouverte contre lui pour refus de comparution. En janvier 2026, les sénateurs socialistes ont obtenu la création d’une nouvelle commission d’enquête au Sénat, visant spécifiquement les mécanismes de financement privé de la vie démocratique.
Pour la gauche, le défi est désormais double : il s’agit d’abord d’identifier et de dénoncer ces réseaux d’influence qui agissent dans l’ombre et, ensuite, de construire une alternative crédible face à cette machine idéologique et financière. À un an de la présidentielle, le compte à rebours est lancé.
Source : Observatoire des multinationales.