Analyse par VALéRIE MARC

Dolly, Ursula et les braconniers : Canis Lupus en danger ?

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Depuis la perte de Dolly, le poney fétiche d’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission a déclaré la guerre contre les loups dans l’Union européenne. Des associations dénoncent « une affaire de vengeance personnelle » menée contre toute une espèce.

Localement, le prédateur est de plus en plus traqué par des braconniers, qui instaurent souvent une véritable loi du silence, comme une forme d’omerta.

Le Nouveau Populaire s’est rendu dans le Var à la rencontre d’Olivier Soulier-Versini, guide naturaliste, médiateur scientifique et expert de la question du loup, afin de faire le point.

Dolly, Ursula et les braconniers : Canis Lupus en danger ?

XIXe et XXe siècles : retour sur l’éradication du loup et son retour récent

Sous-espèce venue d’Eurasie continentale, le « loup gris » peuplait autrefois la France métropolitaine avec plusieurs dizaines de milliers d’individus.

Le loup cristallise à lui seul l’ensemble des peurs et des menaces de la société d’Ancien Régime. En recherche de scandales et de sujets pour relancer le Courrier d’Avignon après la guerre de Sept Ans, une quinzaine d’années avant la Révolution, François Morénas transforma le mystère des attaques de loups du Gévaudan en obsession nationale et curiosité internationale. On décompte une centaine de morts provoquées par des attaques de loups. Louis XV intervient et envoie son garde du corps personnel, en vain. Les attaques cessent après qu’un grand loup est tué par un chasseur du coin. L’affaire nourrit la littérature et le cinéma jusqu’à nos jours, le mystère de la « bête » restant entier.

Cette peur du loup anthropophage irrigue la culture populaire : tout le monde connaît l’histoire du Petit Chaperon rouge, suscitant la peur du grand méchant loup, ne dévorant pas seulement le bétail, mais aussi, et surtout, les enfants.

Harcelé, calomnié, pourchassé, le loup finit par être éradiqué du territoire français au cours des XIXe et XXe siècles. Louis Pasteur en faisait l’un des vecteurs sauvages les plus importants de la rage, ce qui conduit à la mise en place d’une prime pour la chasse du loup. Puis, en 1882, la loi relative à la destruction du loup est adoptée en août : les primes sont considérablement augmentées et plus d’un millier de bêtes seront tuées dans les années qui suivront.

1992 : la réapparition

Espèce discrète et vivant en faible densité sur des territoires de plusieurs milliers d’hectares, le loup gris est pourtant réapparu, naturellement, en 1992, depuis les Alpes italiennes, à la reconquête du territoire français. En 2024, d’après l’Office français de la biodiversité, l’effectif moyen de la population atteignait environ 1 082 individus. Le loup étant une espèce sauvage difficile à détecter par simple observation directe, son suivi scientifique repose donc sur des recherches d’indices indirects sur le terrain, tels que les excréments, poils, urine, sang ou encore proies, témoignant ainsi de sa présence.

Olivier Soulier-Versini, qui œuvre à la sensibilisation et à la protection des espèces sauvages, en collaboration avec le Parc naturel régional de la Sainte-Baume — 84 000 hectares répartis sur 28 communes entre le Var et les Bouches-du-Rhône — où le pastoralisme est notablement implanté, a bien voulu nous partager sa vision des choses lorsque nous sommes allés le rencontrer.

Sa mission de médiateur repose sur la neutralité de son discours, entre les fervents défenseurs des loups et leurs principaux ennemis, représentés par les éleveurs, chasseurs et agriculteurs. Travaillant dans un territoire particulièrement affecté par une activité croissante de la chasse et du braconnage, cet amoureux de la nature s’appuie sur ses propres recherches scientifiques et connaissances, coopère avec les acteurs locaux de protection de la nature, comme l’Office français de la biodiversité, l’association TOTEM, qui intervient pour porter secours aux espèces sauvages…

Durant des balades naturalistes, à la recherche de traces et de phénomènes révélant la présence des loups, Olivier met en lumière les suivis et résultats scientifiques du Canis lupus, révélant ainsi la réalité des chiffres et de certains faits politiques : « 12 500 animaux d’élevage sont tués, par an, par le loup, sur 7 millions de moutons, ce qui correspond seulement à un taux de 0,18 %. Ces informations seraient volontairement gardées cachées par l’État, privilégiant ainsi une forme de populisme auprès des éleveurs et les intérêts des grands lobbies de la chasse. »

Dolly et Ursula : le virage de l’Union Européenne

Depuis son retour naturel dans nos écosystèmes, le statut du loup fait l’objet d’un débat passionné, en France comme dans toute l’Europe. Le débat a pris une tournure inquiétante à la suite d’un événement inattendu.

Une nuit de septembre 2022, Dolly, 30 ans, a été tuée par un loup en Basse-Saxe. Qui était Dolly ? Rien de moins que le poney d’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne.

Dans la foulée de ce drame, en 2023, Ursula von der Leyen part en croisade. Motivée par la perte de son poney, dévoré par le prédateur, elle décide de revoir le statut juridique du loup.

Le loup n’est dès lors plus classé « espèce strictement protégée ». Car pour la présidente de la Commission, selon des propos rapportés par le journal allemand Bild, le loup constitue surtout un « danger pour les humains ». En effet, l’Union européenne ayant déclassé le loup, d’espèce « strictement protégée » à « protégée », les moyens de protection des troupeaux ne sont donc plus obligatoires. À titre d’exemple, l’abattage d’une louve, qui aurait pu être évité, sera maintenant la solution première, alors même que le berger n’aura pas pris les dispositions nécessaires afin de surveiller son troupeau — à comprendre ainsi qu’il n’est pas présent pour surveiller son troupeau, n’a pas de Patou, ni de clôture électrique. Il convient de noter, par ailleurs, que les éleveurs ont pourtant toujours la possibilité de faire appel à FERUS, « Association nationale pour la défense et la sauvegarde des grands prédateurs », qui mobilise des bénévoles pour la surveillance des troupeaux.

Selon l’ASPAS (Association pour la protection des animaux sauvages), les propos de la présidente de la Commission de l’Union européenne « sont irresponsables et mensongers, mais en réalité, une affaire de vengeance personnelle. Même si un accident est toujours possible, il n’existe aujourd’hui aucun témoignage sérieux d’attaque de loups sur l’homme en Europe. »

Plus grave encore, en 2024, la décision d’Ursula von der Leyen fut suivie par les États membres de l’UE.

Tirer sur les loups : une passion française ?

En 2025, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, prend le problème à bras-le-corps en partant d’une dénonciation du nombre d’attaques de loups. Elle déclare : « En France, selon de premières estimations, le nombre d’attaques de loups a augmenté d’environ 10 % (4 441 attaques), tandis que le nombre d’animaux victimes a augmenté de 15,1 % (12 927 bêtes, surtout des ovins). Dans certains territoires, où l’installation du loup est plus récente et où les dispositifs de protection (clôtures, chiens de protection, bergers) sont donc moins présents, les chiffres attestent d’une prédation de plus en plus forte : dans les territoires d’expansion du loup, les attaques ont ainsi augmenté de 38,4 % en 2025, et le nombre de victimes y a augmenté de 27,3 %. »

Puis, en février 2026, en réponse à un nombre croissant de victimes répertoriées, Annie Genevard et Mathieu Lefèvre, ministre de la Transition écologique, annoncent de concert l’autorisation de tirs contre un loup ayant attaqué un troupeau, même si ce dernier n’est pas protégé.

Cette position est plus que controversée chez les spécialistes du loup : « Le gouvernement cherche ainsi à déplacer le problème, en ne prenant pas position pour mettre en œuvre de véritables moyens de protection, mais en privilégiant une politique insensée visant à éduquer les loups en les tuant. Les solutions concrètes seraient d’amener de la main-d’œuvre sur le terrain, avoir des sites de protection suffisamment hauts et fixes, en alpage, sur des zones ouvertes. La lenteur et le manque de considération de l’administration française provoquent la colère des éleveurs qui tardent à être indemnisés ; c’est ainsi que l’abattage des loups devient une solution de facilité », souligne ainsi Olivier Soulier-Versini.

L’État reconnaît pourtant l’importance du loup dans la gestion de la biodiversité, le prédateur gérant très bien les surpopulations de sangliers et de cervidés. Les résultats du projet METRA, « une meute, un environnement, un territoire, un régime alimentaire », en Sainte-Baume, donnent de 85 à 90 % de sangliers, 10 % de chevreuils, environ 1 % de moutons, le reste étant réparti entre lièvres et lapins, prélevés par les loups. Le retour du pastoralisme, en France, a fait renaître le Patou, une race de chien utilisée pour protéger les troupeaux, ce qui a recréé toute une économie.

Chasseurs, éleveurs, agriculteurs : solidaires pour l’éradication du loup

Le loup est perçu comme un concurrent direct par les chasseurs, alors que ces derniers ne devraient avoir droit à aucun arbitrage sur la question de l’économie, la chasse étant considérée comme un loisir.

« Ces prétendus régulateurs de la nature » devraient se réjouir de la présence du loup puisque ce dernier les préserve de dépenses superflues en fusils et cartouches. Cependant, les chasseurs se réservent un droit de vie et de mort sur les sangliers en les nourrissant pour les « dévorer » à la place des loups.

Les agriculteurs devraient tout autant être satisfaits de l’utilité du loup, puisque leurs cultures ne sont ainsi plus ravagées par les sangliers, contraints de se rapprocher des habitations en raison des territoires occupés partout par les humains.

Depuis le retour du loup, il y a une vingtaine d’années, les sangliers ont très vite réadapté leur comportement : solitaires, ils vivent maintenant en compagnie et connaissent les méthodes de chasse de l’homme.

Les humains doivent comprendre qu’ils ne peuvent pas contrôler la nature, mais privilégier le vivre-ensemble. Or, au sein du département du Var, chasseurs et braconniers font régner un climat délétère. Comme une sorte de « mafia » qui fait sa loi ? En tout cas, ils n’hésitent pas à menacer de mort à plusieurs reprises notre guide naturaliste du PNR de la Sainte-Beaume alors que le loup, lui, ne représente aucune menace existentielle pour l’humain.

Les études scientifiques démontrent que les loups s’équilibrent eux-mêmes, avec une diminution des louveteaux en cas de proximité des meutes sur un même territoire. Le taux de mortalité des loups à l’état sauvage est très élevé : un sur deux a la chance de passer l’année, et les causes sont diverses : empoisonnements, tirs à l’arc, accidents de la route quotidiens, risques naturels comme les manques de ressources alimentaires. Un froid trop aride et soudain peut engendrer des maladies.

La principale cause de mortalité des loups reste le braconnage. Olivier révèle : « En Sainte-Baume, un braconnier a tué 6 louveteaux sur 8. Deux autres loups ont été retrouvés décapités dans le fleuve Gapeau. Une meute de loups noirs, appelée “Sirius Black”, était suivie par pièges photographiques et analyses génétiques depuis 2018, mais a mystérieusement disparu depuis fin 2022 ; une louve de la meute a été retrouvée abattue d’un tir de défense dans les Alpes. »

Dans le Var, le quota autorisé de loups à abattre a été dépassé. L’Histoire démontre pourtant que l’éradication des loups n’a jamais été favorable à la préservation de la biodiversité ni aux intérêts économiques des éleveurs. La cohabitation avec la « Bête du Gévaudan » demeure la meilleure solution pour la survie de ce fascinant prédateur et l’intérêt de tous.