Enquête par VALéRIE MARC

La carrière de Mazaugues dans le Var, une aberration écologique, qui fait toujours débat.

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Le Nouveau Populaire est allé à la rencontre de Denis Moles, de Méounes-lès-Montrieux, petit village du Var, président de « Méounes au Vert », association aujourd’hui inopérante, absorbée par l’association cantonale Val d’Issole Environnement, et de Frédéric Portalier, chiroptérologue indépendant, bénévole pour le Groupe Chiroptères de Provence.

La carrière de Mazaugues dans le Var, une aberration écologique, qui fait toujours débat.

Mazaugues. Petit village varois au nord de la Sainte-Baume, entre Toulon et Brignoles, au cœur de la Provence Verte. À partir de la fin du XIXe siècle, Mazaugues devient un centre important d’extraction de bauxite. Aujourd’hui, s’y joue une lutte écologique capitale pour l’avenir du bassin de vie.

La carrière de Mazaugues : pomme de discorde

Nous avons rencontré Denis. C’est un fervent activiste contre la carrière de Mazaugues, installée depuis 2010 au sein du Parc naturel régional de la Sainte-Baume. Son combat : lutter contre l’exploitation de la carrière de Mazaugues. L’aberration de cette carrière réside dans le fait de son installation en zone Natura 2000, de sauvegarde de masses d’eau souterraines, ne correspondant plus au schéma régional actuel des carrières.

Denis n’en est pas à sa première lutte écologique. Auparavant, il avait rejoint diverses mouvances naissantes contre d’anciennes exploitations et décharges de bauxite, de sable, et contre l’implantation d’une exploitation de granulats par Provence Granulats, des Alpes-Maritimes.

2020 : la rupture politique

De manière constante, la mairie de Mazaugues avait déjà mené différentes actions pour s’opposer à ce projet de carrière. Mais depuis 2020, la donne a changé. Denis nous explique : « Après 2020, le nouveau maire apolitique de Mazaugues, sous de fallacieux prétextes de gestion communale, a toujours refusé de donner un permis de construire, mais, sous la menace d’une mise sous tutelle, a fini par céder. D’autres groupements associatifs des villages voisins ont alors relancé la lutte contre cette exploitation de Lapiaz. De nos jours, économiquement, il n’y a plus lieu de faire du granulat. Ce projet de carrière ne pourrait donc avoir aucune autorisation légale de défrichement ni de permis de construire d’installation de broyage-concassage permettant de transformer la roche en cailloux de Lapiaz. »

L’intérêt du projet : le grand flou

À Mazaugues, l’entreprise Provence Granulats a longtemps tenté, au cours des quinze dernières années, d’imposer un projet de carrière et de broyage de roche. Initialement, le projet de la société Audemard (Provence Granulats) était lié au développement démographique très important (4 % par an) des villages environnants de Mazaugues, et au projet avorté de la LGV, à l’époque où François Léotard, sénateur-maire de Fréjus, envisageait de faire passer le TGV par Toulon, histoire de gagner un quart d’heure pour arriver à Nice.

De nos jours, la croissance démographique du Var et de la région PACA étant revenue à 0,4 %, l’exploitation de granulats s’avère donc inutile. La troisième autorisation pour Provence Granulats date de 2021, mais la société d’exploitation se retrouve désormais sans marchés.

Les nombreux recours menés contre ce projet n’étant pas suspensifs, Audemard aurait alors pu commencer rapidement. Mais, depuis, Provence Granulats a entrepris d’exporter des roches jusqu’au Cannet-des-Maures pour les broyer, ainsi que quelques camions de gravillons vers des entreprises du bâtiment situées à 15 km de Mazaugues.

Les installations définitives de broyage-concassage, qui devraient occuper plus de deux hectares, n’ont toujours pas été entreprises, sans doute en raison de la mollesse du marché du BTP.

Une aberration écologique, un territoire d’exception sacrifié

La carrière de Mazaugues n’aurait jamais dû voir le jour. En 2010, une béance juridique majeure a permis à Provence Granulats de s’installer sans qu’aucune réglementation ne puisse s’y opposer. Depuis, le droit a évolué — mais la carrière, elle, est toujours là.

Le massif de la Sainte-Baume abrite aujourd’hui, au sein du Parc naturel régional créé fin 2017, d’importantes zones de sauvegarde des eaux souterraines. Ces réserves alimentent des systèmes hydrographiques considérables : la rivière Issole, le Caramy — qui remplit le lac de Carcès et fournit 10 millions de m³ d’eau au département du Var —, l’Huveaune, qui traverse la métropole Aix-Marseille avant de rejoindre la Méditerranée, et le Gapeau, jusqu’aux calanques de Cassis. Des études menées par le PNR ont classifié ces zones comme stratégiques pour l’alimentation en eau potable.

À cela s’ajoute la question de la biodiversité. La carrière jouxte d’anciennes mines de bauxite (Pechiney), fermées depuis les années 1980, dont les galeries souterraines sont devenues un habitat majeur pour les chauves-souris. Frédéric Portalier, chiroptérologue bénévole pour le Groupe Chiroptères de Provence, est formel : le site abrite une population de Minioptères de Schreibers, espèce protégée par la Convention de Berne, à l’importance capitale pour le PNR.

Une exploitation menée dans l’illégalité

L’autorisation d’exploitation a été accordée en 2012 — sans état des lieux préalable et sans que l’étude « après-mines » obligatoire n’ait été réalisée. Elle ne sera enclenchée qu’en 2015, soit trois ans après le début des travaux. Entre-temps, des explosifs ont été utilisés directement dans les galeries pour en extraire le Lapiaz, un calcaire fracturé truffé de cavités abritant des chauves-souris.

À ce jour, Provence Granulats ne dispose toujours pas de toutes les autorisations requises : ni la déclaration au titre de la loi sur l’eau, ni la dérogation pour destruction d’espèces protégées. Or, comme le rappelle Frédéric Portalier : « Dans la législation française, on n’a pas le droit de porter atteinte à des espèces protégées. »

Le préfet du Var a néanmoins autorisé la poursuite de l’exploitation. L’Office français de la biodiversité est déjà intervenu à plusieurs reprises et a attaqué Provence Granulats en justice pour les dommages causés aux chiroptères. La filiale d’Audemard oppose en retour un argument contesté : les galeries de mines seraient trop profondes pour être affectées — alors que ces galeries affleurent précisément la zone d’extraction.

Une affaire qui s’enlise

Depuis cinq ans, une baisse significative des populations de chiroptères a été constatée sur le site. Mais la complexité juridique est grande : établir le lien de causalité direct entre cette disparition et l’activité de la carrière se heurte à des exigences de preuve très strictes, et les éléments apportés par l’OFB sont systématiquement remis en cause.

Malgré une légère réduction de la zone d’exploitation — ramenée de 48 à une trentaine d’hectares — et un troisième permis accordé en 2021, l’affaire se poursuit d’appel en appel, symptôme d’un détricotage progressif des lois de protection de l’environnement.