Analyse par MILAN SEN

Les Lumières sombres, entre monarchisme et technofuturisme : comprendre la pensée néoréactionnaire

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L’émergence de nouveaux courants de pensée radicale est suffisamment rare pour prendre le temps de s’y intéresser. A fortiori, quand ceux-ci parviennent à se hisser jusqu’au plus haut sommet du gouvernement de la première puissance mondiale. C’est à cette tâche heuristique que s’est attelé Arnaud Miranda, docteur en théorie politique, dans son ouvrage Les Lumières sombres, comprendre la pensée néoréactionnaire publié chez Gallimard. Il y dépeint l’apparition, l’institutionnalisation et le pouvoir d’influence de la néoréaction, cette constellation intellectuelle – car il ne s’agit pas véritablement d’une doctrine établie comme pourrait l’être le marxisme – qui se situe à l’extrême droite de l’extrême droite. Un personnage comme Curtis Yarvin, sur lequel nous reviendrons, ferait passer Marine Le Pen pour une humaniste sociale et républicaine. Cette néoréaction ne saurait se limiter à une actualisation de la pensée réactionnaire classique, même si elle s’en inspire ; elle parvient à adjoindre à l’anti-humanisme le plus radical un techno-optimisme des plus extrêmes. Et, particularité de cette constellation intellectuelle, les auteurs se revendiquent eux-mêmes de la néoréaction et des « Lumières sombres ». À travers son ouvrage, Arnaud Miranda cherche à répondre à une question simple : qu’est-ce que la néoréaction ?

Les Lumières sombres, entre monarchisme et technofuturisme : comprendre la pensée néoréactionnaire

À l’ère d’Internet, genèse et essor de la néoréaction

Préambule essentiel, la reconstitution de la genèse de la néoréaction. Deux phénomènes distincts participent de sa création.

Le premier invite à tourner le regard vers l’espace politique de la droite américaine au XXIᵉ siècle. Les néoconservateurs, larguant des bombes démocratiques au Moyen-Orient, voient leur hégémonie à droite s’effriter sous les coups de boutoir de l’alt right qui lui reproche son interventionnisme à tout va.

De nouveaux courants politiques ont pu s’insérer dans cet espace politique droitier ainsi (ré)ouvert. Les recompositions politiques qui s’y effectuent sont complexes, mais retenons que s’opère lentement mais sûrement une collusion entre libertariens (pour qui la primauté absolue va aux droits et libertés individuels, à l’économie de marché, réduisant l’État à un rôle minimal sinon nul) et postlibéraux (qui considèrent que le libéralisme, et l’individualisme qui lui est corrélé, détruisent les traditions et les systèmes communautaires, et amènent à la décadence civilisationnelle) autour du consensus suivant : la démocratie est le pire des régimes politiques, puisqu’elle limite le pouvoir de la tech en la régulant et amène à la décadence civilisationnelle en détruisant les repères traditionnels.

Le second se déroule loin des sphères partisanes. À la fin des années 2000, fleurissent avec Internet blogs et forums grâce auxquels les internautes discutent librement.

Sur l’un d’entre eux, 2blohwards, Curtis Yarvin, un érudit autodidacte, se fait connaître par son ton tranchant et ses théories singulières, détonnant avec le champ politique, codifié et normé. Gagnant en notoriété, il lui est demandé d’écrire un pamphlet résumant sa pensée. Curtis Yarvin publie donc son Manifeste formaliste en 2007, qui peut être considéré comme le premier véritable texte néoréactionnaire.

Dans les années suivantes, d’autres blogs émergent et approfondissent ses théories : la constellation néoréactionnaire commence à se former. En 2012, le philosophe Nick Land, issu quant à lui des rangs de l’université, réalise une synthèse des différents écrits néoréactionnaires qui ont émergé sur les blogs dans une série d’articles intitulée Les Lumières sombres.

À partir de ce moment, de cette « institutionnalisation » de cette pensée, les choses s’accélèrent. À mesure que sa popularité s’accroît, Curtis Yarvin se rapproche de Peter Thiel et Marc Andreessen, deux milliardaires de la Silicon Valley. Il devient le philosophe politique attitré de la sphère Peter Thiel.

L’essor de la pensée néoréactionnaire a coïncidé avec l’effondrement de l’hégémonie néoconservatrice chez les républicains américains. Jusqu’aux années 2020 toutefois, la néoréaction reste dans l’ombre du parti de la droite ; le premier mandat de Donald Trump est bien davantage dominé par le national-populisme de l’alt right. Il en sera tout autrement lors de son second mandat. Mais avant d’y venir, plongeons-nous avec Arnaud Miranda dans les affres de la théorie néoréactionnaire.

Entre Joseph de Maistre et Elon Musk : des réactionnaires technofuturistes

Si cette constellation intellectuelle néoréactionnaire n’est pas uniforme, Arnaud Miranda met en exergue cinq composantes essentielles qui permettent de mieux comprendre cette nouvelle idéologie :

L’existence de hiérarchies naturelles entre individus, entre sexes, entre groupes ethniques. D’où découle leur dénigrement des droits humains puisque ceux-ci présupposent un universalisme égalitaire. D’où découlent également leur racisme et leur misogynie assumés.

Les auteurs contre-révolutionnaires classiques sont régulièrement invoqués, ainsi de Joseph de Maistre, lui qui affirmait en réaction à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qu’ « il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie, s’il existe, c’est bien à mon insu ».

La détestation de la démocratie, puisqu’elle se fonde sur le « mythe » (selon leurs propres termes) égalitariste. Les néoréactionnaires se considèrent comme une élite intellectuelle, voire physique – le surhomme nietzschéen repassé à la sauce masculiniste est omniprésent dans leurs écrits.

La critique de la démocratie est à double lame, en aval et en amont : son fondement est erroné (« les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ») et son fonctionnement perverti par son fondement (elle favorise les plus démunis, les incapables), au détriment des élites et du progrès technologique qu’elle régule et limite.

Un pessimisme anthropologique, postulant que la violence est un invariant humain, qu’il en résulte une tendance naturelle à la volonté de dominer, qu’il est donc illusoire de vouloir la supprimer totalement. Toute politique visant à ôter la violence dans l’Homme est, partant, condamnée à l’échec.

Or, l’insécurité étant une constante, elle crée de l’incertitude. À défaut de pouvoir supprimer le conflit, il faut donc supprimer l’incertitude. Pour ce faire, Curtis Yarvin propose ce qu’il appelle le « formalisme », c’est-à-dire l’idée selon laquelle la seule norme viable serait la contractualisation de la propriété.

Nul besoin désormais de chercher dans l’histoire qui serait le légitime propriétaire d’un territoire : celui qui l’est dans les faits, l’est légitimement. Dans un truisme que La Palice n’aurait pas renié. Et ce détenteur, un État par exemple, est propriétaire de la même manière qu’une entreprise le serait sur son usine. « Le premier pas de la démarche formaliste est donc de reconnaître que l’État est une entreprise qui possède le territoire sur lequel elle est souveraine : une sovcorp (contraction de sovereign company, c’est-à-dire “entreprise souveraine”) » précise Arnaud Miranda.

Or, « un bon gouvernement repose sur un management efficace » et « un management efficace sur une gestion rentable », ce qui suppose de nommer un PDG à la tête de l’État. D’où le monarchisme de certains néoréactionnaires, non par nostalgie de l’Ancien Régime mais car le « PDG agit comme un monarque à la tête de la sovcorp ». Curtis Yarvin précise : « je vois le légitimisme comme une sorte de proto-formalisme.

La famille royale est une entreprise perpétuelle, le royaume est la propriété de l’entreprise, et l’ensemble est une sorte de projet immobilier à grande échelle. Pourquoi est-ce que cette famille possède l’entreprise, et l’entreprise le royaume ? Parce qu’elle le possède. La propriété est historiquement arbitraire ».

Le droit à l’exit, selon le triptyque canonique d’Albert Hirschman Exit, Voice, Loyalty – pour rappel, l’économiste désigne par là les choix à disposition des individus lorsqu’ils sont mécontents vis-à-vis d’une institution : le premier renvoie au choix de la quitter, le deuxième à la manifestation contre les mauvais traitements subis, le troisième au renoncement à l’action.

Les néoréactionnaires promeuvent la possibilité de l’exit, c’est-à-dire de quitter le système étatique d’un pays. Dans leur esprit, les entités politiques, les « sovcorps », sont comme des entreprises qu’il est loisible de quitter ou rejoindre comme bon nous semble.

Un optimisme à l’égard de la technologie, vue comme un moyen de faire advenir une humanité – ou une post-humanité – nouvelle et prospère. La différence avec ce que le centre ou la droite bourgeoise peut offrir dans notre pays en matière de techno-optimisme réside dans la radicalité.

Chez les néoréactionnaires, la technologie n’apporte pas des différences de degré avec le présent (travail réduit, amélioration de la santé, énergie moins carbonée, etc.) mais de nature (transhumanisme, colonisation des fonds marins, émergence de cyborgs, etc.). Nick Land, l’auteur des Lumières sombres, promeut activement ce qu’il appelle « l’accélérationnisme », c’est-à-dire une accélération de l’histoire humaine permise par la destruction créatrice schumpétérienne propre au capitalisme.

Un exemple parmi d’autres : celui de la « loi de Moore », qui, bien que désormais contestée, prouverait que le nombre de transistors dans un semi-conducteur doublerait tous les deux ans, provoquant un progrès technologique exponentiel et incontrôlable. Pourquoi cette volonté d’accélération du capitalisme ? Pour, ni plus ni moins, « avorter la race humaine » et hâter le « destin fatal de l’humanité » selon les termes de Nick Land. Lui-même se revendique « hyperraciste », dans le sens où la manipulation génétique permettra à une élite d’être à l’origine d’une nouvelle espèce.

Les cités-États comme Singapour incarnent à cet égard des modèles d’accélérationnisme. Elles sont des concentrations de capitalisme, d’innovation, pétries de sécurité et d’égoïsme favorisant l’accélération ; dans ces cités-États, pour les néoréactionnaires, chacun se concentre sur sa vie et ne fait pas de politique. L’exit est autorisé, pas le voice.