Quelques semaines après avoir quitté son poste à Beauvau, Bruno Retailleau déposait sur le bureau du Sénat une proposition de loi visant à lutter contre l’entrisme islamiste en France, qui s’inspire du rapport controversé commandé par le ministère de l’Intérieur en mai 2025, « Frères musulmans et islamisme politique en France ».
En partant d’une problématique réelle — la stratégie d’entrisme utilisée par certains groupuscules islamistes pour attaquer les fondements de notre République — Bruno Retailleau cible une religion tout entière, ainsi que les trois à cinq millions de musulmans vivant en France et exerçant leur foi dans le respect et sans ostentation.
Un dispositif législatif particulièrement douteux
La proposition de loi propose notamment de créer un nouveau délit d’atteinte aux principes fondamentaux de la République et la création de deux nouveaux motifs de dissolution administrative d’associations, des dispositions inconstitutionnelles car imprécises ou s’attaquant à la liberté d’association. Il a dû être réécrit en commission par la rapporteure, elle aussi de droite, afin de tenter de le faire rentrer dans les clous de la Constitution. Le fond est néanmoins resté problématique. Ainsi, l’article 5 subordonne certaines autorisations d’urbanisme relatives à des édifices cultuels à un avis de l’État.
Au-delà des nombreuses dispositions inconstitutionnelles du texte et des dispositifs très mal écrits, Bruno Retailleau a refusé la transmission de sa proposition de loi au Conseil d’État pour avis, malgré la demande des sénateurs socialistes. Preuve supplémentaire que le texte s’apparente davantage à un tract politique pour le lancement d’une campagne présidentielle qu’à un véritable texte de loi.
Une idéologie mortifère
Mais au-delà des articles sans queue ni tête, le problème du texte est son objectif même : il s’agit une nouvelle fois de s’en prendre à une seule religion, l’islam. À l’inverse, Bruno Retailleau s’arrange bien avec la laïcité quand il s’agit de mettre une crèche au conseil départemental de Vendée. Il ne fait ainsi pas la différence entre une pratique respectueuse de nos lois républicaines et un islamisme plus radical, entre ce qui relève de l’islamisme et de l’islam comme simple fait musulman.
Nombre d’élus de droite et du centre reprennent aujourd’hui les mêmes argumentaires nauséabonds de l’extrême droite, légitimant ainsi les discours racistes tenus sur des chaînes d’information en continu et exposant de nombreux compatriotes musulmans au risque d’agression physique en raison de leur religion. Ces élus doivent mesurer leur responsabilité.
Ne pas se tromper d’ennemi
Face à ce texte, le Gouvernement s’est montré pris de court et a déposé un projet de loi « visant à lutter contre toutes les formes d’entrisme et de séparatisme ». Il sera certainement moins caricatural que celui de Retailleau, puisqu’il part déjà d’un autre préalable : il ne s’agit pas de cibler uniquement l’islamisme, mais de vouloir lutter contre toutes les formes de séparatisme, y compris celui de l’ultra-droite.
En effet, depuis le début de la Ve République, 131 associations ont été dissoutes, et c’est bien l’extrême droite qui arrive en tête avec 45 dissolutions, bien devant les groupes islamistes, ni même l’extrême gauche. Il s’agit aujourd’hui de ne pas se tromper : les ennemis de la République et de ses principes sont tout autant ceux qui utilisent l’islam comme doctrine politique que les mouvements d’ultra-droite qui attisent la haine dans notre société, en montant les Français les uns contre les autres.
Finalement, avec cette proposition de loi, Bruno Retailleau construit un peu plus l’union des droites en vue de l’élection présidentielle de 2027. Aujourd’hui, et nous le constatons tous les jours au Sénat, la porosité est totale entre les idées de la droite qui se dit encore républicaine et celles de l’extrême droite.