Il y a des tragédies que l’on regarde passer. Le peuple arménien, lui, les vit. La Fédération révolutionnaire arménienne « Dachnaktsoutioun » naît en 1890 à Tiflis. Des hommes décident de ne pas courber l’échine face à l’Empire ottoman. Socialiste et nationaliste à la fois, ce mouvement porte dès l’origine une conviction simple : l’émancipation d’un peuple ne se négocie pas. Une conviction qui devrait résonner chez tout militant de gauche digne de ce nom.
Ce combat trouve son écho le plus douloureux dans le génocide de 1915 : près d’1,5 million d’Arméniens massacrés. Un siècle plus tard, la Turquie continue de nier. Qui peut oublier que l’État turc glorifie encore aujourd’hui les responsables de ce crime ? Qui peut oublier que cette même Turquie a fourni une aide militaire décisive à l’Azerbaïdjan pour tuer les Arméniens d’Artsakh ou les chasser de chez eux ?
La République française, elle, a fait un choix. En 1981, le président Mitterrand dépose une gerbe au pied du monument arménien de Marseille. Vingt ans plus tard, le 18 janvier 2001, le Parlement reconnaît publiquement le génocide arménien, contre la volonté de l’exécutif, soucieux de ses relations avec Ankara. Ce fut un acte de courage républicain.
Mais ce vote n’a pas suffi à sauver l’Artsakh. Car l’histoire, hélas, bégaie. Le 19 septembre 2023, l’Azerbaïdjan lance une offensive sur l’Artsakh en commençant par bombarder une école. En moins de vingt-quatre heures, tout est consommé. Plus de 200 000 Arméniens fuient vers l’Arménie. Un peuple entier chassé de sa terre ancestrale, sous les yeux du monde. Le 28 septembre, la République d’Artsakh est dissoute par décret.
Qui a réagi ? Quel État est venu apporter un soutien concret ? L’Union européenne, dont l’Azerbaïdjan est devenu un fournisseur de gaz stratégique, a regardé ailleurs. La Russie, garante théorique de la sécurité de l’enclave, est restée les bras croisés, absorbée par sa guerre en Ukraine.
Ce n’est pas un conflit territorial. C’est un nettoyage ethnique. Des organisations de prévention du génocide l’ont dit noir sur blanc. Nous l’affirmons aussi ! Nous l’avions dit et redit : annexer l’Artsakh n’était qu’une étape. Aujourd’hui, des villages arméniens entiers sont sous contrôle ennemi. La cause arménienne n’est pas une cause communautaire : c’est la cause de tous ceux qui refusent que la force prime sur le droit.
La mémoire sans l’action n’est qu’une consolation. En tant que socialiste membre de la diaspora arménienne, je refuse cette impuissance. Il faut nommer ce qui s’est passé en Artsakh pour ce que c’est. Il faut exiger des sanctions contre la pétrodictature azérie et soutenir sans équivoque la souveraineté de la République d’Arménie.
Chaque 24 avril, nous commémorons le génocide. Mais cette année, ce 24 avril résonne autrement, parce que l’Artsakh n’est plus. Parce que des familles ont tout laissé derrière elles. Parce que le mot génocide a de nouveau été prononcé par des experts sans que cela suffise à arrêter quoi que ce soit. Un peuple qui a survécu à l’extermination ne devrait pas avoir à se battre indéfiniment pour exister. C’est notre responsabilité, et particulièrement celle de notre famille politique. Le peuple arménien mérite bien mieux que notre silence.