La Rédaction — Depuis l’instauration de la République islamique en 1979, l’Iran est souvent perçu, dans l’imaginaire occidental, comme intrinsèquement réfractaire à l’héritage des Lumières. Cette représentation est alimentée à la fois par le caractère théocratique du régime et par une certaine tradition intellectuelle qui tend à « particulariser » l’Orient, comme s’il relevait d’une trajectoire historique radicalement distincte, voire incompatible avec l’universalisme des droits. Que pensez-vous de cette vision différentialiste ?
Ce que notre ouvrage cherche à montrer, c’est que la lecture relativiste, qui s’exprime de différentes manières dans le débat intellectuel, mais qui existe depuis très longtemps et qui a été nourrie à la fois du côté occidental et du côté oriental, ne fonctionne pas.
Les idées de la modernité européenne arrivent en Iran à la fin du XIXe siècle, donc un peu plus tard qu’en Russie ou dans d’autres pays non européens. Mais les circulations existent depuis longtemps et elles ont eu des effets. Il y a eu des appropriations des idées de la modernité occidentale tout autant que des idées de l’anti-modernité occidentale, nées presque au même moment, et qui à leur tour ont fait l’objet d’une appropriation par le champ politique iranien. On ne peut donc pas soutenir l’hypothèse d’une étanchéité entre l’Occident et l’Orient, car les logiques politiques nées en Occident se sont elles-mêmes universalisées. Ces logiques découlent des idées héritées des Lumières et de la Révolution française, mais aussi des idées de l’anti-modernité. Toutes ces tendances politiques circulent à travers le monde depuis au moins un siècle et demi.
La Rédaction — La révolution constitutionnelle iranienne du début du XXe siècle constitue un moment charnière. Pourriez-vous revenir sur sa genèse et ses acquis institutionnels ? Quelles traces durables, tant dans les esprits que dans le fonctionnement politique, a-t-elle laissées dans la culture politique iranienne ?
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, certains traits de la société iranienne ressemblent à ceux de l’Ancien Régime français à la veille de la Révolution. C’est un autre aspect de notre universalisme méthodologique : montrer que, même d’un point de vue sociopolitique, il existe des réalités et des tendances transposables entre l’Orient et l’Occident. On retrouve les caractéristiques d’une société féodale, avec de fortes inégalités et un monarque absolu de droit divin, comme en France avant 1789. À cela s’ajoute une caractéristique spécifique qui ne se retrouve pas dans la France de l’Ancien Régime : la mainmise des grandes puissances impérialistes, notamment l’Angleterre et la Russie, sur les ressources naturelles de l’Iran, avec l’accord ou la complicité du Shah, le monarque iranien de l’époque.
L’absence de liberté politique, la rigidité des structures sociales traditionnelles largement féodales et la domination étrangère constituent une triple source de mécontentement. Avec l’arrivée des idées de 1789 dans une partie de l’intelligentsia iranienne, cela provoque une fermentation qui débouche sur la révolution de 1906. Celle-ci est portée au départ par des élites libérales inspirées des idées modernes, mais bénéficie également du soutien d’une partie du clergé chiite, déjà très influent dans la société iranienne et opposé au monarque. Une partie de ce clergé cherche en effet à incarner l’identité iranienne face aux puissances impérialistes.
Mais cette alliance se brise rapidement. L’aile libérale de la révolution constitutionnelle cherche à imposer l’égalité civile, à améliorer la condition des femmes, à faire progresser les droits des minorités religieuses et ethniques. Elle vise donc tendanciellement à relativiser le rôle de l’islam comme fondement exclusif de l’identité nationale. Autant de mesures qui ne peuvent que déplaire au clergé chiite : il finit par rompre avec le mouvement révolutionnaire. C’est l’une des raisons de l’échec de la révolution. Échec partiel, puisqu’un code civil est tout de même promulgué et les droits civils progressent. Mais les révolutionnaires ne parviennent pas à instaurer une république démocratique. La dynastie des Qajars disparaît, mais elle est remplacée quelques années plus tard par celle des Pahlavi, qui est certes plus « moderne », mais tout aussi autoritaire.
La Rédaction — Si les acteurs traditionnels du jeu diplomatique iranien que sont l’Angleterre, la France ou l’URSS restent influents après la Seconde Guerre mondiale, apparaît un nouvel acteur de l’impérialisme en la personne des États-Unis. Comment cette nouvelle forme de domination est-elle appréhendée ? Existe-t-il une différence entre les impérialismes du début du XXe siècle et l’impérialisme américain de l’après-guerre ?
Du point de vue de la vie politique iranienne, cela ne change pas grand-chose. D’abord, les Russes sont toujours là. Il y a toujours une tentative d’influence russe jusqu’en 1979. Si Khomeini parvient au pouvoir, c’est paradoxalement parce que cette révolution est vue d’un bon œil, pour des raisons opposées, à la fois par les Occidentaux — notamment les Américains, mais aussi les Anglais et les Français — et par les Soviétiques.
Les Russes s’imaginent que Khomeini mènera une politique anti-américaine et que cela leur sera favorable. Les Américains pensent au contraire que, Khomeini étant anticommuniste, il fera contrepoids à l’influence soviétique dans la région : on est aussi à l’époque de l’invasion soviétique de l’Afghanistan. Khomeini profite de ces calculs illusoires. Finalement, tout le monde lâche le Shah, ce qui facilite la révolution.
La Rédaction — Vous évoquiez tout à l’heure les apports de la modernité intellectuelle en Iran, mais aussi ceux de la modernité anti-moderne. Vous montrez à cet égard dans votre ouvrage, à rebours des idées reçues, que le développement des idéologies islamistes dans l’Iran de la seconde moitié du XXe siècle puise dans les idées réactionnaires européennes. Autrement dit, l’islamisme n’est pas un archaïsme, mais une pensée résolument moderne nourrie de la pensée contre-révolutionnaire des XVIIIe et XIXe siècles. Sur la question de l’antisémitisme par exemple, vous montrez que les prédicateurs iraniens procèdent à un syncrétisme entre des traditions locales et l’importation de thèmes antisémites européens.
Une idée que nous tenons à faire passer est que l’islamisme, en effet, n’est pas un phénomène archaïque, mais fait partie de la famille politique du fascisme. C’est un phénomène qui naît à la fin des années 1920, donc contemporain du fascisme européen. Le fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, est un prédicateur égyptien qui ne supporte pas l’arrivée des idées et des modes de fonctionnement politiques dits « occidentaux », notamment en Égypte ou en Turquie. Hassan al-Banna réagit à cette modernité, notamment aux évolutions concernant la condition féminine. Il élabore alors un contre-projet politique, de la même manière que les fascistes élaborent un contre-projet en Europe en réaction aux idées progressistes perçues comme « décadentes ».
Mettre fin au pluralisme politique, remettre en cause les innovations constitutionnelles et instaurer un pouvoir régi par la charia : autant de projets qu’al-Banna souhaite mettre en place. Il s’agit donc d’une contre-révolution dans le monde musulman. Pour élaborer ce projet, Hassan al-Banna puise certes dans le Coran, mais pas uniquement. Sur le plan organisationnel notamment, la structure militante des Frères musulmans est largement inspirée de celle des mouvements fascistes européens. On retrouve un militantisme de masse avec des moyens modernes de propagande, des organisations de jeunesse, une forte présence dans les quartiers populaires, ainsi qu’une prise en charge de certaines questions sociales destinée à gagner de l’influence.
Concernant l’antisémitisme, il existe évidemment un antijudaïsme traditionnel dans l’islam, comme dans le christianisme. Mais les islamistes y ajoutent des thèmes spécifiquement modernes, issus de l’Europe. L’idée selon laquelle les Juifs seraient responsables des maux de la modernité apparaît notamment après la Révolution française. L’abbé Barruel esquisse au début du XIXe siècle la théorie d’un « complot judéo-maçonnique » à l’origine de la Révolution. Cette idée circule ensuite tout au long du XIXe siècle dans les milieux réactionnaires européens. Les Juifs sont accusés d’être responsables de l’affaiblissement du christianisme, de la montée des idéologies séculières, du socialisme, du communisme, du darwinisme ou encore de la psychanalyse. Hassan al-Banna reprend largement ce récit, mais l’adapte mutatis mutandis aux sociétés musulmanes traditionnelles.
C’est cet islamisme-là qui finit par pénétrer en Iran après la Seconde Guerre mondiale et dont les khomeynistes s’emparent. Contrairement à une idée répandue, les khomeynistes ne sont pas simplement des théologiens chiites traditionnels. Ce sont en quelque sorte des Frères musulmans iraniens, qui se sont largement approprié l’idéologie des Frères musulmans, pourtant sunnites. Il y a un véritable phénomène d’importation.
La Rédaction — À la description de l’islamisme que vous brossez, on s’étonne de l’aveuglement des gauches iraniennes. Sous prétexte d’anti-impérialisme, des forces marxistes-léninistes, tiers-mondistes ou libérales nouent dans les années 1970 des alliances avec les islamistes. Comment ces ententes contre-nature ont-elles pu se construire ?
Ce n’est pas si étonnant. Aujourd’hui encore, on voit une partie de la gauche française se solidariser avec des religieux, parfois très réactionnaires, pour critiquer les autorités ou certaines lois. Évidemment, les contextes sont différents, mais l’idée d’une alliance stratégique n’est pas étrangère à notre époque.
Au début du XXe siècle, la gauche est surtout représentée par une élite libérale dont sortiront plus tard les fondateurs des principaux partis de gauche, notamment du Parti communiste iranien. Quant au clergé, ou du moins la fraction qui se mêle de politique, il va évoluer tout au long du siècle. En 1906, il ne dispose pas encore d’un programme politique complètement élaboré et achevé. En 1979, ce sera le cas. Le régime, lui, est autoritaire et réprime aussi bien la première que le second lorsqu’ils s’insurgent contre sa politique.
Il faut ajouter un quatrième acteur sans lequel on ne comprend pas ce qui se déroule : les grandes puissances impérialistes, qui surdéterminent largement le jeu politique. L’alliance entre la quasi-totalité de la gauche iranienne et les religieux en 1979 est dirigée contre deux ennemis perçus comme liés : le Shah d’Iran et les puissances impérialistes auxquelles il est associé. Cette alliance est stratégique, mais pour une partie de la gauche elle est aussi idéologique.
La Rédaction — Comment cette révolution de 1979 est-elle perçue en France, à gauche ?
On peut citer le cas fameux du philosophe Michel Foucault. Envoyé en Iran en 1978 par le Corriere della Sera pour réaliser une série de reportages sur la révolution en cours, il est emballé par ce qu’il voit : les manifestations monstres, l’ampleur du mouvement populaire et la ferveur des masses. Le problème, c’est qu’il ne se contente pas de s’enthousiasmer pour l’énergie révolutionnaire. Il s’enthousiasme aussi pour la religiosité. Il trouve extraordinaires les processions religieuses, les scènes d’extase collective, ce qui relève en réalité de manifestations de fanatisme.
Cela tient à sa position intellectuelle. Foucault est alors engagé dans une lutte théorique contre la gauche française traditionnelle, notamment le Parti communiste et le Parti socialiste. Il considère que les projets de transformation globale de la société ne font que substituer une domination à une autre. À ses yeux, seules les luttes ponctuelles contre des formes spécifiques de domination sont légitimes. Il est donc en guerre contre les fondements philosophiques de la gauche, que ce soit le rationalisme, l’universalisme ou le progressisme, autrement dit l’héritage des Lumières. Il utilise alors l’expérience iranienne comme une sorte de machine de guerre contre la gauche occidentale. Il affirme qu’il existe d’autres voies d’émancipation que celles proposées par la gauche classique.
Mais c’est un fantasme philosophique. Ce qui se passe en Iran prend certes la forme d’un chiisme exalté, mais derrière il existe des forces politiques comparables à celles que l’on connaît en Occident. Foucault ne voit pas cela, ou refuse de le voir. Il ne voit pas non plus que les mollahs s’apprêtent à instaurer une dictature. Il ne s’intéresse guère à la manière dont ils envisagent le sort des femmes ou des minorités religieuses et sexuelles. Or, dès 1978-1979, leurs intentions étaient claires, et pourtant il fait preuve d’une indifférence totale à ces questions. Lorsque la situation se dégrade et que les critiques se multiplient, Foucault se tait. Il n’évoquera plus jamais l’expérience iranienne et ne fera jamais son autocritique.
Les défenseurs de Foucault répondent souvent qu’il n’a jamais soutenu directement Khomeini. C’est vrai. Mais il a approuvé le fanatisme religieux et présenté ce qui se passait comme une autre voie enviable. D’une certaine manière, il a accompagné le mouvement. Par ailleurs, Khomeini vivait en exil en France en 1978. Les journalistes occidentaux se rendaient constamment à Neauphle-le-Château pour l’interroger. Il s’est montré extrêmement habile et hypocrite en disant ce que les journalistes avaient envie d’entendre, à savoir que dans le nouvel Iran les femmes seraient libres de s’habiller comme elles le souhaiteraient, qu’il y aurait l’égalité entre les hommes et les femmes, etc.
Mais Khomeini n’était pas un nouveau venu en politique. Dans les années 1960, il s’était déjà opposé au droit de vote des femmes, à la réforme agraire et aux campagnes d’alphabétisation. Il affirmait notamment que le droit de vote des femmes conduirait à la prostitution généralisée, que le Shah était un agent des Juifs, etc. Il avait déjà publié des ouvrages défendant le principe du gouvernement du juriste-théologien, autrement dit une théocratie. Toutes ces informations étaient accessibles, mais les journalistes occidentaux se sont laissé abuser avec une grande légèreté, parce qu’ils voyaient en lui une sorte de nouveau Gandhi, sympathique, opposé à la dictature du Shah. Certaines voix ont pourtant mis en garde dès cette époque, mais elles sont restées minoritaires et n’ont pas été écoutées.
La Rédaction — Du mouvement « Femme, vie, liberté » aux révoltes récentes et surtout à leur répression, la société iranienne semble connaître une transformation profonde. Parallèlement, l’islam politique, voire la référence religieuse elle-même, semblent reculer. Dans votre ouvrage, vous évoquez l’espoir d’une libération du peuple iranien et la possibilité d’un Iran redevenant un foyer d’humanisme.
Les mollahs ont accompli ce qu’un siècle de tentatives menées par le régime monarchiste n’avait pas réussi à faire : séculariser, et j’ai presque envie de dire occidentaliser politiquement, les Iraniens. Aujourd’hui, dans de très larges couches de la population, le processus de sortie de la religion est achevé. Les mosquées sont vides. Sur 75 000 mosquées, 50 000 ont fermé au cours des quinze dernières années, selon les chiffres officiels fournis par les mollahs eux-mêmes ! Et parmi les 25 000 restantes, beaucoup sont quasiment désertes.
Les Iraniens ne souhaitent plus respecter les interdits religieux. Ils réclament des droits démocratiques. Le peuple iranien est descendu dans la rue à d’innombrables reprises avec un courage absolument héroïque face à une répression sanglante, féroce et épouvantable, qui a atteint son paroxysme en janvier dernier. Des dizaines de milliers de personnes ont été massacrées en trois jours sans susciter beaucoup de réactions dans la gauche mondiale. Si l’on compare cela aux mobilisations provoquées par la guerre à Gaza, le massacre de 30 000 ou 40 000 Iraniens n’a pas ému grand monde.
Les Iraniens veulent des droits démocratiques, ils veulent les droits de l’homme. Ils ne veulent plus vivre dans une théocratie. Ils ne veulent plus non plus de la politique internationale de la République islamique, du soutien au Hezbollah, au Hamas ou aux milices chiites qui déstabilisent la région. Cette aspiration est renforcée par la crise générale que traverse le pays. L’Iran connaît une crise économique terrifiante. Il connaît également une crise écologique épouvantable. Les mollahs ont saccagé le système d’alimentation en eau du pays et Téhéran s’enfonce aujourd’hui dans le sol à cause du pompage effréné des nappes phréatiques. La catastrophe est totale. Ils ont conduit le pays dans une situation sans précédent et, fort logiquement, la population les rejette massivement.
Peut-être disposent-ils encore du soutien de 15 à 20 % de la population, mais il s’agit essentiellement de leur clientèle politique. En dehors de celle-ci, il leur reste peu de soutiens. Le problème est qu’ils détiennent les armes et les instruments de la répression. Pour l’instant, le régime tient, aucune partie significative de l’appareil d’État ne s’est retournée contre lui et il n’y a pas non plus, du côté de l’opposition, d’armement populaire susceptible de permettre un renversement révolutionnaire. Le régime résiste encore, mais la population est prête au changement.