Interview avec CLAIRE AINSLEY

« Les électeurs veulent savoir ce que le parti va changer dans leur vie, notamment sur l’économie et le pouvoir d’achat. » : 5 questions à Claire Ainsley

- TEMPS DE LECTURE : 8 min
AUTEUR : THOMAS GAUDARD

Claire Ainsley est directrice du « Project on Centre-Left Renewal » (« Projet sur le renouveau de la gauche ») au sein du think tank Progressive Policy Institute (PPI) depuis 2023. De 2020 à 2022, elle dirigeait l’équipe chargée du programme autour de Keir Starmer, alors chef de l’opposition au Royaume-Uni. Elle a aussi été directrice exécutive de la Joseph Rowntree Foundation, où elle a dirigé des travaux sur les attitudes sociales et politiques des personnes à faibles revenus. Elle a écrit The New Working Class : How to Win Hearts, Minds and Votes (« La Nouvelle Classe laborieuse : comment gagner les cœurs, les esprits et les voix »), paru en 2018. À l’été 2026, avec le PPI, elle étendra les travaux du Projet sur le renouveau de la gauche à la France. Claire Ainsley analyse le décrochage entre les partis de gauche et les classes laborieuses. Pour elle, leur reconquête passe par des propositions concrètes, un message de changement crédible et une compréhension renouvelée du monde du travail. Un entretien mené et traduit par Thomas Godard, chargé des relations extérieures à l’Académie Léon-Blum.

« Les électeurs veulent savoir ce que le parti va changer dans leur vie, notamment sur l’économie et le pouvoir d’achat. » : 5 questions à Claire Ainsley

Thomas Godard — Avec votre organisation, vous avez étudié la façon dont le lien s’est distendu entre les partis de gauche et les classes laborieuses au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Allemagne et en Australie. Quels points communs avez-vous observés dans tous ces pays ?

Nous avons été très frappés par les points communs entre les électeurs à qui nous avons parlé au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Allemagne et en Australie. Nous avions choisi de nous entretenir avec des électeurs à faibles ou moyens revenus, qui votaient précédemment à gauche, mais qui étaient tentés par la droite. Ils avaient des accents différents et vivaient dans des lieux différents, mais ce qui nous a marqués, c’est la similarité de leur vécu d’un point de vue socio-économique. Ils avaient le sentiment de travailler dur et de respecter les règles, de payer leurs impôts et, pour autant, de ne pas voir leur vie s’améliorer. Ils nous ont décrit une vie de plus en plus dure, ainsi que leur inquiétude face à l’absence de perspective pour la génération suivante. Ces électeurs ne croient plus que le système économique puisse être juste, mais ils ne croient plus non plus en la capacité des gouvernants à changer leur vie. Ils veulent du changement et la fin du statu quo. En Australie, ils ont montré un peu plus d’optimisme, car ils venaient tout juste de réélire les travaillistes pour un second mandat, mais ailleurs, c’est le pessimisme qui dominait ; ils ne se sentaient plus représentés par les partis de gauche.

Thomas Godard —En quoi les classes laborieuses ont-elles changé ces dernières décennies ?

La classe ouvrière traditionnelle, issue de l’industrie manufacturière et de l’industrie lourde, s’est réduite en nombre au cours des dernières décennies, notamment au Royaume-Uni, où s’est opérée une transition vers une économie principalement de services. Cela a donné naissance à un groupe important dans la population qui ne s’identifie pas forcément à l’ancienne classe ouvrière traditionnelle, mais qui partage avec elle la même expérience socio-économique : ils travaillent dur pour des revenus faibles à moyens. Ce groupe de travailleurs est majoritairement composé de femmes, employées dans le secteur des services, et il est multiethnique. C’est pourquoi, dans mon livre The New Working Class, je soutiens que les partis politiques doivent commencer par mettre à jour l’image qu’ils se font de ce que signifie appartenir aux classes laborieuses aujourd’hui. Au Royaume-Uni, aucun parti ne portait plus les revendications des nouvelles ou des anciennes classes laborieuses ; ces électeurs ne se sentaient pas représentés par le Parti travailliste. Pourtant, ce sont des électeurs décisifs : c’est là que se joue la victoire ou la défaite à chaque élection.

Thomas Godard —Vous avez travaillé pour Keir Starmer dans la période de conquête du pouvoir, après la quatrième défaite successive du Parti travailliste en 2019. Comment le parti a-t-il réussi à reconquérir ses électeurs perdus pour remporter les élections de 2024 ?

Lorsque Keir Starmer a été élu à la tête du Parti travailliste en avril 2020, le parti accusait un retard de 26 points sur les conservateurs. Il a ensuite mené le parti à une victoire écrasante en 2024 et formé le premier gouvernement travailliste depuis 14 ans. Il avait une stratégie claire, dont il n’a pas dévié, pour rendre le Parti travailliste à nouveau capable de remporter les élections, après le virage à l’extrême gauche des années Corbyn, et pour qu’il soit représentatif des travailleurs d’aujourd’hui, qui ne se sentaient plus défendus par les travaillistes. Keir Starmer a fait siennes les priorités des électeurs, notamment en faveur de la croissance économique. Il s’est attaqué aux faiblesses perçues du parti, notamment sur les questions de défense. Enfin, il a compris qu’il fallait davantage maîtriser et contrôler les flux migratoires. Le parti a fait campagne sur le « changement » lors des élections, mais les électeurs ne perçoivent toujours pas ce changement dans leur vie, si bien que le gouvernement est très impopulaire.

Thomas Godard — À ce sujet, comment interprétez-vous les résultats des élections locales du 7 mai au Royaume-Uni ?

Les élections locales ont montré que les électorats que le Parti travailliste avait réussi à réunir derrière lui en 2024 se sont dispersés, en raison du fort mécontentement généré par ce gouvernement travailliste qui n’apparaît pas en capacité d’apporter le changement promis aux électeurs. Reform UK [le parti de Nigel Farage] a capté des voix sur la droite du Parti travailliste, particulièrement dans les zones où l’électorat âgé et les classes laborieuses sont les plus représentés, tandis que le Parti vert a attiré un électorat plus jeune. Les nationalistes ont obtenu de très bons résultats en Écosse et au pays de Galles. Au pays de Galles, c’est la première fois que les nationalistes forment le gouvernement depuis la création de l’Assemblée législative décentralisée, il y a vingt ans. La stratégie du Parti travailliste en 2024, qui consistait à réunir les électeurs des classes laborieuses et les urbains plus libéraux, était la bonne, mais, une fois au pouvoir, il est bien plus difficile de satisfaire les attentes de ces deux groupes en même temps. Les mauvais résultats du Parti travailliste ont mis le Premier ministre Keir Starmer sous forte pression ; les jours qui viennent nous diront s’il parvient à se maintenir.

Thomas Godard — Quels conseils donneriez-vous au Parti socialiste pour reconquérir les classes laborieuses à un an de l’élection présidentielle ?

Il est essentiel que le Parti mette à jour la vision qu’il se fait des électeurs des classes laborieuses d’aujourd’hui, de leurs priorités et de leurs difficultés au quotidien, s’il veut regagner une majorité. Beaucoup attendent du changement concret à l’échelle nationale comme dans leur quartier ou leur village. Ils sont poussés vers les extrêmes parce qu’ils estiment que la politique et le gouvernement traditionnels ne leur apportent pas ce changement. Ils veulent un message positif, avec des propositions très concrètes et très pratiques, qui soient réalisables une fois au pouvoir. Les électeurs veulent savoir ce que le parti va changer dans leur vie, notamment sur l’économie et le pouvoir d’achat. Sur les enjeux sociaux et culturels, ils sont plutôt modérés. À travers le monde, les partis de gauche qui remportent des victoires sont ceux qui répondent aux attentes des électeurs des classes laborieuses de leur pays, portent leurs revendications et montrent qu’ils sont dans leur camp, avec des candidats qui s’adressent directement à eux. Ces électeurs recherchent force et conviction, dans un monde où règnent insécurité et incertitude. C’est ce que nous devons leur offrir.