À Castres, la déprogrammation de la pièce Passeport d’Alexis Michalik n’est pas un simple ajustement de calendrier culturel. C’est un acte politique. Et même un signal : celui d’une volonté assumée de filtrer les œuvres selon leur compatibilité idéologique avec la nouvelle majorité municipale.
Quand le pouvoir politique trie les oeuvres
Il a révélé une conception inquiétante du rôle des élus face à la création artistique. Selon les déclarations rapportées dans la presse, le sujet même de la pièce – celui des migrants et des réfugiés – a pesé dans cette décision.
Les arguments avancés par le nouveau maire RN sont désormais connus. D’abord, un argument juridique : l’absence de contrat définitivement signé. Ensuite, un argument politique : la liberté d’une nouvelle équipe de redéfinir la programmation culturelle. Enfin, un argument idéologique plus explicite encore : le refus de financer une œuvre jugée trop favorable à une vision de l’immigration, certains responsables du RN allant jusqu’à évoquer une « propagande ».
Ces justifications ne relèvent pas du débat artistique. Elles relèvent d’un tri car personne ne conteste ici la valeur de l’œuvre, ni sa diffusion nationale, ni sa réception publique. Ce qui est en cause, c’est son contenu : le simple fait de raconter des parcours d’exil devient un problème politique.
On nous explique alors qu’il ne s’agirait pas de censure puisque la pièce peut être jouée ailleurs. Cet argument est facile mais insuffisant. La question n’est pas celle de l’interdiction nationale. La question est celle-ci : une collectivité publique peut-elle retirer une œuvre de l’espace culturel en raison du regard qu’elle porte sur le monde ?
C’est ici que le raisonnement bascule. Si ce principe devient acceptable, alors tout devient réversible. Aujourd’hui une pièce sur les réfugiés. Demain une création sur les inégalités sociales. Après-demain une exposition sur les violences faites aux femmes. Le contenu devient un critère de sélection politique. C’est précisément la logique que défend, explicitement ou implicitement, l’extrême droite lorsqu’elle prétend « réorienter » la culture : une culture admissible d’un côté, une culture suspecte de l’autre.
Or une démocratie n’a pas à trier les œuvres selon leur confort idéologique. Elle doit se borner à organiser leur confrontation avec le public. Le danger vient aussi de ce que produit ce type de décision.
Gouverner les imaginaires
Dans le monde culturel, nul besoin d’interdire partout pour obtenir un effet. Il suffit d’un précédent local. Les directeurs de salles comprennent ; les programmateurs anticipent ; les artistes adaptent. Progressivement s’installe un mécanisme d’auto-censure. Pourquoi programmer un spectacle qui pourrait susciter une tension politique ? Pourquoi inviter un auteur dont les thèmes sont jugés « sensibles » ? Pourquoi prendre le risque d’un conflit budgétaire ?
C’est ainsi que s’installe la logique du « qui paie commande », transformant la subvention publique en outil d’orientation idéologique. Cette dérive est d’autant plus grave qu’elle repose sur une confusion volontaire entre gestion et contrôle. Une collectivité finance mais elle ne possède pas les œuvres qu’elle soutient. C’est ici que la situation devient politiquement nette : la culture n’est plus considérée comme un espace autonome. Elle devient le prolongement du projet idéologique de la majorité municipale.
Ce glissement est ancien dans les logiques autoritaires puisque commencer par le contenu culturel, c’est toujours commencer par le récit.
Dans la Grèce antique, le théâtre occupait exactement la fonction inverse. Il ne servait pas à conforter le pouvoir mais à mettre en crise ses certitudes. Le personnage tragique n’y était pas un objet décoratif : il incarnait le conflit entre la loi, la morale et la conscience. C’est cette tension qui faisait de la scène un espace démocratique avant l’heure. C’est pourquoi Euripide pouvait rappeler : « La liberté de parole est la marque d’un peuple libre ». Et c’est pourquoi Aristophane faisait du théâtre un lieu où la cité apprenait à se regarder elle-même sans complaisance.
À Castres, c’est précisément cette fonction-là qui est mise en cause : la capacité d’une œuvre à déranger un ordre établi. Derrière les justifications techniques, une logique politique apparaît clairement : celle d’un tri des représentations du monde. Une culture acceptable et une culture disqualifiée. La culture est hissée au niveau du délit d’opinion. C’est ce que l’on peut appeler, sans emphase excessive, une gangrène des esprits : une manière de considérer toute œuvre comme suspecte dès lors qu’elle ne confirme pas une vision idéologique préalable. C’est une msie sous surveillance de la création.
De nombreux responsables nationaux et acteurs du secteur culturel ont d’ailleurs réagi en rappelant un principe simple : la liberté de création n’est pas une variable d’ajustement politique locale mais le fondement juridique et démocratique de la République culturelle. Le débat dépasse donc largement une seule pièce. Il engage une question beaucoup plus large : voulons-nous d’une démocratie où les citoyens ont accès à des œuvres libres, contradictoires, parfois dérangeantes ? Ou d’une démocratie où les pouvoirs locaux commencent à sélectionner les récits légitimes ?
Car lorsqu’un pouvoir politique choisit les histoires qu’il autorise à être racontées, il commence à gouverner les imaginaires.