Le problème n’est pas le dialogue interreligieux. Le problème a un nom : BAPS.
En tant que socialiste, je crois au dialogue interreligieux et à la pluralité des convictions spirituelles, dans le respect de chacun. Ce n’est pas mon sujet aujourd’hui. Le problème n’est pas l’existence d’un temple hindou en France, ni la foi de ceux qui le fréquentent. Le problème, c’est l’organisation qui l’a construit, le BAPS (une organisation religieuse conservatrice et rigoriste), et la manière dont une mairie de droite l’a accueillie à Bussy-Saint-Georges, sans la moindre distance critique.
Le 6 septembre 2026, le maire Yann Dubosc, élu sous l’étiquette LR, a inauguré le BAPS Swaminarayan Hindu Mandir, présenté comme le plus grand temple hindou d’Europe continentale. C’est d’ailleurs lui qui, dès 2017, a confirmé au BAPS l’attribution d’une parcelle de l’Esplanade des religions et des cultures (ERC).
À cette occasion, une statue représentant le geste du namaste a été inaugurée sur un rond-point de la commune ; son socle porte les inscriptions « Namaste » et « BAPS ».
Le Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha, plus connu sous son sigle BAPS, se présente comme une organisation religieuse, culturelle et caritative. Mais plusieurs termes de ce nom sont déjà théologiques : Swaminarayan est le nom du dieu que ses fidèles vénèrent et Akshar Purushottam désigne la doctrine centrale du mouvement, qui voue un culte à ce dieu (Purushottam) et à son disciple le plus proche (Akshar). Le sigle « BAPS » n’est donc pas un totem culturel : c’est le nom d’un dieu et de sa doctrine. Sur son site, l’organisation définit le « namaste », ce geste qu’elle a fait ériger sur la voie publique, non comme une salutation neutre, mais comme un acte de dévotion envers le divin présent en chaque personne. Le maire lui-même n’a plus grand-chose à y objecter : le 11 septembre, il a parlé d’« une branche de l’hindouisme, le BAPS », reconnaissant ainsi la nature religieuse de l’organisation. Or, que dit l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905 ? Il interdit d’élever tout signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en tout emplacement public. Quand le BAPS définit son nom et son geste comme religieux et que le maire qualifie le BAPS de religieux, il devient difficile de soutenir que ce monument échappe à cette interdiction.
Plus troublant encore, et qui touche à l’égalité, le PLU limite à 12 mètres la hauteur des édifices religieux sur l’ERC. Or, le temple culmine à 24 mètres, soit le double par rapport à ses voisins. Où est l’égalité ?
Le BAPS a été fondé et reste implanté au Gujarat, fief électoral de Narendra Modi, reconnu comme un laboratoire de l’hindutva, l’idéologie nationaliste hindoue du BJP. Les liens ne relèvent pas de l’interprétation : Modi a lui-même qualifié le précédent chef spirituel du BAPS de « figure paternelle » à sa mort en 2016 ; en 2020, pour les 70 ans du Premier ministre, le chef spirituel lui a adressé une prière spéciale de bénédiction ; Modi a inauguré, en 2024, le temple BAPS d’Abou Dabi avant d’intervenir par vidéo lors de l’inauguration du temple de Bussy-Saint-Georges, la qualifiant de nouvelle étape des relations entre l’Inde et la France. À Bussy, l’ambassadeur de l’Inde en France assistait dès 2022 à la pose de la première pierre, son successeur y est retourné en octobre 2025 et était présent pour l’inauguration. Quant au ministre-conseiller de l’ambassade, il était, lui, présent au dévoilement de la statue du rond-point. Ainsi, le BAPS, avec plus de 1 300 Mandir dans le monde, est devenu une organisation de soft power indien utilisée par Modi pour diffuser sa doctrine du nationalisme hindou.
Des inquiétudes légitimes se posent aussi sur l’égalité entre les femmes et les hommes avec ce qu’il s’est passé à la tour Eiffel, où une délégation du BAPS aurait obtenu l’éviction du personnel féminin lors d’une visite privée. L’enquête doit être menée rapidement, d’autant que cela intervient au moment même où l’Assemblée nationale examine la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, portée par la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez.
Cette complaisance locale reflète une complaisance plus large. Depuis 2023, Emmanuel Macron a fait du rapprochement avec l’Inde de Modi une priorité stratégique, jusqu’à lui remettre la grand-croix de la Légion d’honneur. Human Rights Watch a pourtant appelé notre président de la République à ne pas éluder, dans ces échanges, la répression des minorités musulmane et chrétienne, le recul de la liberté de la presse et les poursuites contre les opposants, sans oublier les émeutes de 2002 au Gujarat, jamais assumées par Modi. Un partenariat stratégique ne peut s’exonérer d’exigences sur les droits humains et des minorités : dérouler le tapis rouge ne doit jamais se faire au détriment de nos valeurs.
En tant que socialiste, je fais totalement mienne la loi de 1905 : respect de la liberté de conscience et laïcité, c’est-à-dire, entre autres, neutralité de l’espace public. Aussi, je refuse qu’une organisation religieuse l’utilise pour installer ses emblèmes ou s’affranchir des règles communes. C’est cette exigence républicaine, garantie par la loi de 1905, qui me conduit à demander le retrait de la statue du rond-point et la vérification du respect du principe d’égalité, ainsi que des comptes de la part d’une municipalité qui a préféré l’image à la vigilance.