Lorsqu’il accède au 10 Downing Street, le 20 juillet dernier, après la démission forcée de Keir Starmer, Andy Burnham devient le premier Premier ministre britannique originaire du Nord du pays depuis Harold Wilson, dans les années 1960-70. Né à Liverpool, Burnham – qui succède à trois leaders du Labour originaires de Londres – a fait de ses origines septentrionales sa marque de fabrique. Il porte son accent du Nord-Ouest en étendard et affiche fièrement son soutien pour le club de football d’Everton. Il a acquis une popularité locale, à partir de 2009, en se faisant le défenseur indéfectible des familles des victimes de Hillsborough, pour faire reconnaître le rôle de la police dans la mort de 97 supporters du club de Liverpool FC, écrasés après une bousculade dans les gradins du stade.
Pourtant, entré au Labour à 15 ans et devenu collaborateur parlementaire à 24 ans, député sous Tony Blair à 31 ans, puis ministre sous Gordon Brown à 35 ans, Burnham a longtemps pâti d’une image d’apparatchik londonien, à la droite du parti. Après deux échecs cuisants pour prendre la tête du parti en 2010 et 2015, il opère un repli stratégique, pour changer cette image, en devenant maire de Manchester en 2017. La stratégie a parfaitement fonctionné puisque, 9 ans plus tard, il a acquis le sobriquet de « King of the North » et réussi à gauchiser son positionnement.
Alors que la défiance vis-à-vis du personnel politique concentré à Westminster croît depuis des décennies, Burnham a ainsi fait de la décentralisation un chantier prioritaire pour rapprocher le pouvoir décisionnaire du grand public. Symboliquement, il a, dès sa nomination, ouvert des bureaux du 10 Downing Street à Manchester, baptisés « Number 10 North ».
Burnham est aussi le premier Premier ministre de l’histoire de ce pays protestant à avoir été élevé dans un milieu catholique. Cela n’est d’ailleurs pas sans poser quelques problèmes constitutionnels, puisque le Premier ministre est censé nommer les évêques anglicans. Bien qu’il affiche peu sa religiosité, on observe la récurrence de termes comme « compassion » ou « dignité » dans son discours. Le matin de sa prise de fonction, il a choisi de rendre visite à une association caritative catholique qui lutte contre le sans-abrisme, pour annoncer un plan très ambitieux « zéro-SDF d’ici Noël ». Son abstention sur une proposition de loi instaurant l’aide à mourir a, par ailleurs, favorisé le rejet du texte en seconde lecture, alors qu’elle avait été adoptée avec le soutien de Keir Starmer en première lecture.
Autre nouveauté, Burnham est aussi le premier occupant du 10 Downing Street à avoir étudié la littérature anglaise, à Cambridge, quand la plupart de ses prédécesseurs ont étudié le droit ou les sciences politiques à Oxford. Il aime citer un poème de Tony Harrison qui commence par une épigraphe d’Arthur Scargill, le leader syndicaliste qui fut la bête noire de Margaret Thatcher : « My father still reads the dictionary every day. He says your life depends on your power to master words. » Cette maîtrise des mots, qui fait de Burnham un communicant hors pair, a joué un rôle central dans sa désignation unanime par ses pairs pour remplacer un Starmer jugé terne, froid, sans charisme et peu inspirant. Le contraste est apparu au grand jour dès son arrivée à Downing Street où Burnham a choisi de s’adresser à la nation sans pupitre et sans notes. Tout au long de l’été, il a aussi repris les recettes qui firent le succès de Tony Blair et de son communicant Alastair Campbell (« The Grid ») pour imposer aux médias son agenda politique sur les questions sociales, alors que Starmer subissait depuis deux ans le savoir-faire de Nigel Farage pour imposer la question migratoire dans le débat public.
Enfin, Burnham est le premier Premier ministre du Labour à être aussi membre de son parti frère The Co-operative Party, qui porte l’héritage du mouvement mutualiste britannique moderne, né à Rochdale, dans la banlieue de Manchester, et dont le symbole est l’abeille. C’est la même abeille qui donne son nom au réseau de transport public de Manchester (The Bee Network) que Burnham a créé en mettant fin à la privatisation des lignes de bus dans la ville pour faire baisser le coût des transports. La démarchandisation est depuis devenue une de ses antiennes au niveau national : il a annoncé vouloir ramener sous le contrôle des pouvoirs publics (sans parler pour autant de nationalisation) une partie des entreprises qui gèrent l’eau (Thames Water en particulier), l’énergie (ce qu’avait déjà entamé Starmer avec Great British Energy), ou les transports (là aussi entamé par Starmer avec Great British Railways).
Depuis la nomination de Burnham, le Labour est repassé devant Reform UK, le parti d’extrême droite de Nigel Farage, dans les sondages. Burnham s’est d’abord attaché à délivrer un message d’espoir aux classes populaires, là où Starmer avait cherché à placer la barre le moins haut possible avec l’intention de surprendre l’opinion publique en bien. Il avait surtout donné l’impression de poursuivre la politique d’austérité budgétaire que les Britanniques avaient subie pendant 14 années de pouvoir conservateur. Burnham a aussi travaillé à reconquérir l’électorat de gauche déçu par Starmer, qui s’était réfugié chez les Verts. Il a notamment présenté des excuses quant à la position du parti sur le conflit à Gaza, avant d’annoncer des sanctions contre les colonies israéliennes en Cisjordanie. Il a aussi bénéficié des affaires de corruption et de malversations qui visent Nigel Farage depuis plusieurs semaines.
Mais, alors que la session parlementaire reprend, les défis qui attendent Burnham restent nombreux et périlleux, tout particulièrement en matière économique. Burnham a la réputation d’être un homme politique qui cherche à plaire (« a pleaser ») et il n’a pas manqué à cette réputation tout au long de l’été en annonçant de nombreuses dépenses : un grand plan pour financer la dépendance (« social care ») dont le coût est estimé à plusieurs milliards d’euros, un grand plan de construction de logements sociaux, le dégel du barème de l’impôt sur le revenu, une baisse de la TVA sur les factures d’électricité, un allègement de taxe professionnelle pour les pubs, etc. Tout cela devra être financé par un Chancelier de l’échiquier, John Healey, qui avait démissionné de son poste de ministre de la Défense sous Starmer face au refus de ce dernier d’augmenter la part du budget de la Défense de 2,7 à 3% du PIB dès 2030. Un engagement à 9 milliards de livres que Healey devra, lui, tenir s’il ne veut pas perdre la face.
Or, face à toutes ces promesses, le nouveau Premier ministre et son Chancelier se sont aussi engagés devant les marchés financiers à poursuivre la politique de sérieux budgétaire engagée par leurs prédécesseurs : la règle d’or budgétaire pour ne pas financer les dépenses de fonctionnement par de l’emprunt, la baisse des dépenses sociales et aucune hausse d’impôt, de cotisation sociale ou de TVA.
En arrivant au pouvoir, Burnham a promis de mettre fin à « 40 ans de néolibéralisme » (semblant mettre les gouvernements New Labour auxquels il avait pourtant participé sur le même plan que les années Thatcher) et mettre en œuvre « un changement radical ». S’il ne veut pas décevoir à son tour, et empêcher Nigel Farage de lui succéder, il lui faudra trouver la maîtrise des chiffres autant qu’il possède celle des mots.